Jérémiades

Quand les patrons se plaignent, les ministres et les camarades syndicalistes répondent : « jérémiades ». Où je propose de démontrer que c’est en effet les patrons qui ont tort. 

Dans un précédent billet (http://michel-georgel.com/cestadire/2014/04/20/cest-encore-mieux-quand-les-autres-le-disent/), auquel je renvoie volontiers mon lecteur, je citais une surprenante déclaration de… Jacques Attali, dont je reprends ici un court extrait : « Ma recommandation à chacun de mes lecteurs est claire : agissez comme si vous n’attendiez plus rien du politique. Et, en particulier, comme si vous n’attendiez que le pire du nouveau gouvernement. Et pire encore des suivants, quelle qu’en soit la couleur politique. Car, plus on tardera à réformer le pays, plus il sera difficile de le faire… Concrètement, cela signifie qu’il convient de ne plus attendre… la moindre décision positive d’aucune sorte. »

Chaque fois qu’on les interroge, et même quand on ne les interroge pas, les patrons signalent les conditions épouvantables qui sont faites à leurs entreprises. Leur quotidien laborieux ; l’avenir, qui paraît détestable. « La France est proche de la mise en liquidation », dénonce Pierre Gattaz, le président du Medef (Figaro du 21 juillet dernier ».

Jérémiades répondent ministres ! Jérémiades répètent les syndicats ! Jérémiades reprend le ministre responsable du redressement productif, mais irresponsable de l’effondrement de la production, Arnaud Montebourg. Jérémiades signe-t-il dans la revue Capital de cette semaine !

Jérémiade : plainte incessante qui importune. Et qui par conséquent ne mérite aucune considération.

« Le gouvernement en a déjà tant fait pour les entreprises ! Tant de cadeaux, reprennent en chœur syndicats et partis de gauche ! Se plaindre encore ! Quelle ingratitude ! »

Eh bien moi, au risque de choquer et de décevoir, je le dis comme je le pense : ministres, syndicats, et autres politiciens de gauche, ils ont tous raison ! Les patrons feraient mieux de se taire, une bonne fois pour toutes ! En réalité, quand ils font état de leurs difficultés, ces derniers s’imaginent qu’ils pourraient être entendus. Au moins un peu. Et que de cette façon, on pourrait les soulager.

Jérémiades. Toute la réponse à cette attente est contenue dans ce mot. Il n’y a rien à attendre de ce gouvernement, pas plus qu’il n’y avait à attendre du précédent, ou qu’il n’y aura à espérer de ceux qui vont suivre. Jacques Attali a raison.

Bien sûr, on ne saurait conseiller à Monsieur Montebourg de se rencontrer seul à seul au coin de quelque bois avec l’un quelconque des cent cinquante patrons qui déposent leur bilan chaque jour, et moins encore, aux antichambres de l’enfer, avec l’un des deux entrepreneurs qui mettent, là encore chaque jour, une fin définitive à leurs soucis terrestres. Mais le risque est faible, les ministres ne font pas la folie ne se promener seuls dans les bois, et les socialistes ne croient pas en l’enfer.

Encore moins à attendre du côté syndical. Un bon patron, selon les syndicalistes (et j’ai eu l’occasion de les entendre me l’expliquer 100 fois), c’est une sorte de représentant de commerce, qui obtient des commandes à des prix maxima, dans le seul but de donner le moins de travail possible payé le plus cher possible à ses salariés. Ceux qui n’y parviennent pas sont mauvais, et ne méritent aucune pitié.

Rien à attendre ! Inutile de croire à quelque « dialogue » que ce soit : temps perdu. Se taire et essayer de survivre. Externaliser tout ce qui peut l’être (et dans ce domaine, on découvre que l’on peut aller très loin) : réduction du risque social. Délocaliser : pour la même raison (ici, la réduction des coûts devient tout à fait secondaire). Chercher des clients qui ne soient pas ruinés par une fiscalité désastreuse, c’est-à-dire ailleurs qu’en France. Et pour ceux qui le peuvent, fuir ailleurs.

Tout cela ne va pas dans le sens de l’emploi, me dites-vous ? Ah bon ? Dans ce cas, il faudra peut-être penser à revoir les « règles du jeu ». Inventer de nouvelles règles, qui permettent par exemple aux patrons de s’exprimer, et qui leur donnent envie de le faire. Ah, petite précision ! S’exprimer, pour un patron, ce n’est pas « dire » !

C’est entreprendre.

Paris, le 30 juillet 2014

Respectons les guenons !

Neuf mois de prison pour avoir comparé un ministre et une guenon. Certains jubilent, d’autres s’indignent. Mais je ne vois personne demander leur avis aux guenons !

Voilà, c’est fait : délits contre biens et personnes de moins en moins condamnés, mais comparer ministre et guenon, c’est neuf mois en prison, et 50 000 euros d’amende. On ne voit d’ailleurs pas bien la cohérence : comment une personne derrière les barreaux sera-t-elle en mesure de réunir ou de gagner une telle somme ? Une volonté d’anéantir ? La question se pose quand on songe à ce que sont nos prisons.

La sanction compte ses partisans : la comparaison serait une injure à caractère raciste (j’y reviendrai), et, défendent ces gens-là, il faut étouffer les injures racistes, sous peine de voir se reproduire « les heures sombres de notre histoire », qui d’ailleurs se reproduisent de plus en plus souvent, avec non seulement des injures, mais aussi des agressions typiquement racistes, mais au sujet desquelles les mêmes ne trouvent rien à redire.

Voilà qui illustre ce que je défendais dans un précédent billet : il est tout de même moins dangereux de dénoncer les crimes nazis quand il n’y a plus de nazis, ou de mettre en prison une jeune femme qui publie des sottises, que de s’en prendre aux manifestants qui hurlent des injures racistes et tentent d’agresser des synagogues, quand ces manifestants font en effet cela, aujourd’hui, et à notre porte.

D’autres crient à l’injustice. « Les magistrats jugent en droit, c’est-à-dire qu’ils ne jugent pas selon leur fantaisie, ils jugent selon le Code pénal. » Les mots mêmes de la ministre. Qui a parfaitement raison. Et c’est précisément là (selon moi), tout le problème.

De même que je soulignais que le traitement infligé à Monsieur Sarkozy n’était pas choquant parce qu’il était infligé à Monsieur Sarkozy, mais parce qu’il pouvait être, et qu’il était appliqué à n’importe quel citoyen, je dis que le problème est précisément que notre Code pénal ait prévu une sanction aussi lourde pour une faute aussi stupide.

Et il ne s’agit pas là d’une exception : parcourir le Code, c’est se trouver sidéré de son potentiel de sévérité. En réalité, le chef d’entreprise, le médecin, le maire, le responsable d’une association, l’architecte et le maître d’œuvre, l’automobiliste, le contribuable et finalement le simple citoyen, tous se trouvent beaucoup plus proches de la case incarcération qu’ils ne l’imaginent en général.

Hier, vous, moi, et le bon peuple en général ne nous en inquiétions pas outre mesure, confiants dans une magistrature compréhensive et bienveillante. Mais aujourd’hui, un certain mur est venu changer tout cela, et il est temps de s’apercevoir que l’extrême et insidieuse judiciarisation de notre société est attentatoire à notre liberté.

Attentatoire à notre liberté de ne plus avoir le droit de dire même des bêtises. Car il est difficile de comprendre en quoi le fait de traiter de guenon une ministre est un crime. La guenon, en langage populaire, c’est (selon le dictionnaire) une manière de désigner une femme laide. À l’égard de la ministre, une impolitesse, à coup sûr ; mais un crime ?

Vous m’objecterez qu’il fallait prendre le terme au sens propre : guenon, femelle du singe, mais là, l’amoureux des animaux que je suis s’insurge ! Les récentes découvertes démontrent que les patrimoines génétiques des hommes et des singes sont si proches, que c’est peut-être bien artificiellement que nous continuons de distinguer les uns des autres : les codes génétiques de l’homme et du chimpanzé diffèrent par exemple de moins d’un pour cent ! De ce point de vue, il est donc absolument certain que c’est une insulte immensément plus grave de comparer un ancien président à un pingouin, effectivement bien éloigné de notre espèce, que d’appeler singes des humains, singes que nous sommes tous en effet !

Mais n’opposons pas non plus singes et pingouins : les chercheurs le démontrent tous les jours, les uns et les autres, et beaucoup d’autres animaux savent faire preuve d’empathie, de pitié, de compassion, plus, à l’évidence que nous autres humains, tout prêts à envoyer, sans un murmure de commisération nos ennemis pourrir neuf mois durant derrière des barreaux.

Finalement, et objectivement, comparer un humain et animal est surtout… une insulte aux animaux… mais je ne poursuivrai pas au-delà, car je vois déjà s’entrebâiller les lourdes portes de la maison d’arrêt …

Paris, le 21 juillet 2014

L’emploi « obligatoire » ?

Le « Pacte de solidarité » gargarise à l’envi le discours officiel : à entendre ses défenseurs comme ses détracteurs, un vrai Pactole à venir pour les entrepreneurs.

Chacun l’a compris, le souci, c’est ce que feront les entreprises de leur « cadeau » : si on accorde à ces dernières quelque avantage, il faut qu’il y ait des contreparties. (On notera qu’en pure logique, un avantage avec contrepartie n’est donc plus un avantage. Mais laissons.)

Les contreparties, quoi ? De l’emploi !

Une obligation nouvelle pour l’entreprise : l’obligation d’emploi ? Irréaliste, absurde, hors de propos pensez-vous.

10 ans d’expérience de la négociation sociale dans le cadre d’une convention collective m’ont appris un certain nombre de vérités fondamentales.

L’une d’entre elles est l’asymétrie intrinsèque à la négociation sociale. Du côté syndical, d’authentiques « professionnels ». De leur métier ? Peu importe. Mais de la « négociation sociale », cela ne fait aucun doute. Au préalable, parfaitement formés. Ensuite, remarquablement entraînés : la négociation sociale devient en effet rapidement leur principale, voire, leur seule activité, une activité qu’ils poursuivent 10 ans, 20 ans, 30 ans (je connais personnellement des négociateurs dépassant largement ces échéances, en retraite depuis si longtemps que plus personne ne se souvient les avoir connus autrement que dans cette situation). La réalité de la négociation sociale : des spécialistes chevronnés face à des amateurs éclairés – à la lampe de poche, quand ce n’est pas à la bougie.

Une conséquence est que la négociation sur le long terme, c’est la mer et la digue. La mer syndicale propose ; la digue patronale résiste. La mer s’en fiche. Elle sait que la digue sera bientôt remplacée. Une nouvelle digue. Les mêmes propositions. Que la nouvelle digue résiste ou s’écroule, peu importe, une autre digue finira par s’écrouler. C’est seulement une question de temps.

Par exemple : imposer aux entreprises un quota d’embauche de chômeurs, je me souviens avoir entendu défendre cette idée, il y a au moins vingt ans, et avec un certain brio, par Nicole Notat, alors secrétaire générale de la CFDT : en une seule loi, le plein emploi, pour tous, pour toujours. Cela s’appelle changer de société ? Oui, et c’est même là le but des porteurs de ce projet.

Je suis persuadé que c’est exactement à cela que pense le Pouvoir actuel, quand il évoque des « contreparties ». (Sinon, quoi d’autre ?) Certes, la ficelle est toujours aussi grosse, trop pour une négociation de niveau national. Voilà pourquoi, prudemment, on a choisi de renvoyer la négociation « au niveau des branches ». À diviser ainsi les digues, on multiplie les chances d’en trouver qui soient plus fragiles.

Par ce que la méthode « Notat », on le sait, est déjà mise en application, de manière limitée, certes, mais non moins bien établie : l’obligation d’embauche, pour toutes les entreprises de plus de 20 salariés, d’un quota de travailleurs handicapés.

L’entreprise en délit de déficit de quota paye l’équivalent des salaires qu’elle ne paye pas, en amendes. Et c’est là le génie : le nombre de handicapés demandeurs (réels) d’emploi se trouve être nettement inférieur au nombre de postes proposés par les entreprises ! Des entreprises, malgré tous leurs efforts, ne trouvent pas sur le marché du travail leur compte de travailleurs handicapés. Maintenant, devinette, à qui revient le montant de la sanction ? Vous l’avez deviné, une « organisation paritaire » (des représentants patronaux en nombre égal avec des représentants de salariés, qui tous partagent en commun de ne représenter qu’une infime minorité du « pays réel »). Laquelle organisation, c’est un secret de Polichinelle, croule à ce point sous l’argent, que l’un de ses problèmes est de résister aux tentatives chroniques de siphonnage d’un état en manque chronique de liquidités.

Imaginez l’élargissement d’un tel système à tous les demandeurs d’emploi, handicapés ou non ! Bien sûr, un nombre incalculable d’entreprises ne s’en remettraient pas. Bien sûr, le « moins de vingt » deviendrait l’idéal absolu de tous les entrepreneurs. Bien sûr, le pays continuerait de s’enfoncer toujours plus dans « la crise ».

Mais franchement, qui s’en soucie ?

Paris, 16 juillet 2014

Pourquoi je juge scandaleux le traitement infligé à Nicolas Sarkozy, et pourquoi je n’ai aucune pitié pour lui.

On l’aura compris, Monsieur Sarkozy a plutôt mal vécu l’épreuve de sa garde à vue.

Il a estimé qu’il y avait disproportion. Disproportion en regard des faits reprochés : avoir tenté d’obtenir des informations sur un dossier le concernant, vrai ou faux, on ne peut pas dire que cela ait pu porter atteinte, même un petit peu, à la sécurité publique. Disproportion par rapport à la réalité de la situation : quelle forme d’avantage la méthode retenue était-elle susceptible d’apporter à la découverte de la vérité ?

Monsieur Sarkozy a souffert de ce qu’il a ressenti comme une agression hors de proportion. Et en cela, je partage complètement son point de vue.

Lui, et certains de ses amis ont aussitôt crié à l’injustice ! Tandis que tous ceux qui ne sont pas ses amis ont fait valoir qu’il n’y avait là aucune injustice, et que l’ex-président était seulement traité comme n’importe quel autre citoyen dans une situation identique.

Et la réalité est que ces derniers ont raison : l’ex-président a été traité comme n’importe quel autre citoyen dans une situation identique. Et, à mon avis, c’est précisément cela le problème.

C’est que dans une société qui présente en même temps ces deux caractéristiques de la perte des valeurs et d’une judiciarisation galopante, l’infraction, volontaire ou non, de « l’honnête homme » est de moins en moins distinguée du crime du voyou. D’ailleurs le voyou n’existe pas, c’est en réalité une victime. Une victime de la société des honnêtes gens, qui ne le sont donc pas, et qui méritent d’être sanctionnés en priorité.

Pour une partie de l’opinion publique, le conducteur, qui sans nuire à personne, dépasse ou est soupçonné d’avoir dépassé les vitesses autorisées, le contribuable, qui sans mettre aucune vie en danger, essaye ou est soupçonné d’avoir essayé de sauver de la furie fiscale quelques biens souvent durement gagnés, le citoyen qui n’a pas respecté telle réglementation… tous sont en réalité pires que voleurs et assassins, et doivent être traités sans ménagement. Les juges se trouvant de fait partager très majoritairement les convictions de cette partie de l’opinion publique, ont mansuétude pour le voyou, auquel on ira jusqu’à pardonner même les plus nombreuses récidives, mais n’ont que sévérité pour le conducteur ou le contribuable.

Une catégorie de citoyens éveille, plus que toute autre, les pires suspicions : les entrepreneurs ! D’ailleurs, peut-on être « patron » et honnête ? Pour une partie de l’opinion publique et donc pour un grand nombre de juges, la réponse est entendue : c’est non. Il n’y a donc que deux sortes de patrons, ceux que l’on n’a pas encore réussi à épingler sur le mur, et les autres, ceux que l’on a épinglés, et qui doivent payer pour eux, bien sûr, mais aussi pour les autres. Harcèlement (très à la mode), infraction à la législation de ceci ou cela (la liste est sans fin)… Ce qui est le plus efficace, c’est l’accusation de publicité mensongère : comme le disait une avocate de mes ennemies, du côté de la publicité mensongère, on trouve toujours à gratter, la publicité étant de toute façon une forme de mensonge.

Je réserve à ceux de mes lecteurs qui viendraient contester mes propos, ou ceux dont la curiosité se trouverait piquée, le récit authentique, avec dates, nom du juge d’instruction et des gendarmes chargés de l’instruction (à charge et à charge, toujours dans de tels cas) de quatre ans du calvaire d’un patron, avec intervention matinale sur le lieu de travail de plus de trente gendarmes, garde à vue, de lui-même et de plusieurs de ses proches, perquisition des lieux de travail et de son domicile, une petite centaine d’interrogatoires de ses amis, de ses ennemis, et pire, de ses clients… une douzaine de comparutions devant son juge d’instruction, pour un litige portant sur un montant… de quatre mille euros ! Bien sûr, cela finit par un non-lieu, mais le mal était fait !

Ce patron-là, et des centaines, des milliers d’autres, pourraient en témoigner, Monsieur Sarkozy, votre traitement, ils l’auraient considéré comme un traitement de faveur ! Pour eux, ni pizza réparatrice, ni compréhension de juges d’instruction qui veillent jusqu’au matin pour vous libérer plus tôt, mais la dure réalité des réfectoires et des cellules de détention, sans matériel de toilette, sans lacets ni ceinture, et sans la pitié de qui que ce soit : « le juge vous recevra demain dans la journée, s’il en a le temps ! »

Non, vous n’avez pas été plus maltraité, Monsieur Sarkozy, que ne le sont les honnêtes gens pris dans les mailles de la justice. Bien mieux traité, vous en conviendrez, que par exemple, les martyrs d’Outreau. Qui ont dû survivre, rappelons-le, à la PROMOTION de leur bourreau, unanimement soutenu par toute sa confrérie.

Mais, en dehors de bavardages médiatiques, qu’avez-vous fait pour améliorer les choses, quand vous étiez en situation de pouvoir le faire ? Rien ! Et d’une certaine façon, vous les avez au contraire aggravées.

Voilà pourquoi je n’ai aucune pitié pour le sort (somme toute pas bien grave, dans votre cas) qui vous a été réservé.

Paris, 5 juillet 2014

Les autistes

C’est un ministre qui l’a dit, et pas l’un des moindres : il existe un moyen archi simple de réduire le poids de notre code du travail : l’écrire plus petit, sur un papier plus fin.

Ce sont de très nombreux ministres et hommes politiques, et non des moindres, qui l’ont dit : les dénonciations par les entrepreneurs de leurs difficultés sont des « jérémiades » (auxquelles ceux-ci sont invités à mettre un terme aussi vite que possible).

Faut-il que la soupe soit épaisse, et qu’elle soit bien goûteuse, pour qu’après de telles insultes, les dirigeants des mouvements patronaux de ce pays envisagent encore quelque dialogue que ce soit avec de tels « pouvoirs publics », et n’entrent pas immédiatement dans une grève qui ne prendrait fin qu’avec des excuses, sinon des démissions ?

Mais la soupe reste goûteuse, on ne quitte pas facilement une table qui vous nourrit trop bien. Et toujours plus. Et la soupe continue d’épaissir, inexorablement, pimentée d’un paritarisme de rapine, mais si bien protégé ! Dernier progrès social en date : la nécessité pour les entreprises de souscrire des mutuelles pour l’ensemble de leurs salariés. Donc une augmentation de l’impôt sur le travail (les charges sociales, patronales et salariales, ne sont en réalité qu’un impôt, quoi qu’on en dise), acceptée par le patronat.

Comment ce patronat, qui dénonce à l’envi le poids excessif de l’impôt sur le travail a-t-il pu accepter, voire négocier, ce nouvel et inutile alourdissement ? Sans doute le produit d’obscures tractations, mais aussi l’espoir d’en tirer quelques bénéfices : le projet était clairement de contraindre les entreprises à ne souscrire des contrats qu’auprès de « mutuelles de branche », qui sont des organismes paritaires… Ne cherchez pas l’erreur, vous l’avez trouvée : lire à ce sujet l’excellent article d’Éric Verhaeghe, « le patronat français meilleur ennemi de l’économie de marché » (http://www.eric-verhaeghe.fr/le-patronat-francais-meilleur-ennemi-de-leconomie-de-marche/). Pour l’instant, un restant de morale du Conseil d’État a mis la rapine en sursis…

Et pendant ce temps, pour la nième fois, le chômage augmente. Pour la nième fois, nos dirigeants, avec des airs de professeurs Nimbus nous expliquent que les chiffres sont mauvais, mais que c’est normal. Les chiffres sont mauvais, mais ce n’est bien sûr pas de la faute de leur politique, qui ne saurait être mauvaise, puisque précisément, c’est leur politique. La faute à personne alors ? Si, la faute à la croissance. Ou plutôt à l’absence de croissance. Et, sous-entendu, l’absence de croissance ne saurait leur être imputée, tout de même !

La croissance donc. Mais la croissance de quoi ? La croissance, c’est quoi ?

On le devine, ce à quoi pensent nos dirigeants en priorité, c’est à une croissance monétaire, solution keynésienne par excellence, dont on peut discuter les effets aussi longtemps qu’on voudra, mais qu’on ne peut imposer à une réticente Madame Merkel, qui estime que les pas dans ce sens sont déjà trop nombreux.

Ce qui vient ensuite à l’esprit, c’est qu’il s’agirait de quelque chose en référence avec le Produit Intérieur Brut. Supposons, pour l’exercice, que ce soit en effet de cela qu’il s’agit.

Ce qui ne va pas sans poser immédiatement un certain nombre de problèmes. Oublions les discussions sur la définition ou la pertinence de cet outil de mesure ; rappelons seulement pour mémoire que Frédéric Bastiat faisait déjà remarquer en souriant que l’homme qui épousait sa cuisinière (et donc cessait de lui verser une rémunération) devenait la cause d’une diminution du produit intérieur brut ; mais ce qu’il est piquant de noter, c’est que l’idée qu’un bonheur de l’humanité (ici la diminution du chômage) soit lié de quelque façon que ce soit à la croissance d’un produit intérieur brut n’a rien d’une idée de gauche ! Ce serait même, chacun en conviendra, plutôt le contraire ! Les dirigeants du moment se servent d’un argument en réalité bien étonnant venant d’eux !

D’ailleurs, est-il à ce point certain, comme d’aucuns semblent le croire, qu’il y ait nécessairement et mathématiquement corrélation entre croissance du produit intérieur et croissance de l’emploi ? Il n’y a en réalité que les politiques pour le croire ; mais n’importe quel entrepreneur sait bien que le progrès technologique et les gains de productivité n’ont d’autre finalité que de produire plus avec moins de masse salariale.

Cela peut plaire ou choquer, on peut s’en féliciter ou s’en indigner, mais la vérité sans angélisme est celle-ci : le but de l’entrepreneur, ce n’est pas l’emploi ! C’est le profit ! Et il est salutaire qu’il en soit ainsi : car c’est le profit, et lui seul, qui assure la vie et la survie de l’entreprise.

Si le profit passe par l’emploi, ou plus d’emploi, l’employeur embauche. Si l’emploi devient trop cher (salaires trop élevés, salaires minima) et s’il est trop imposé (charges sociales et autres taxes liées aux salaires), l’employeur se retient d’embaucher, et s’il le peut, dès qu’il le peut, il licencie. Enfin, si le risque lié à l’emploi (coût d’un éventuel licenciement devenu nécessaire) est trop important, il se retient d’embaucher, dût-il pour cela renoncer à entreprendre. Et c’est exactement ce qui se produit en ce moment, pour un très grand nombre d’entrepreneurs. Et qu’on le veuille ou non, une croissance, même à deux chiffres, pour l’ensemble du pays ou seulement pour leur secteur professionnel n’y changerait strictement rien. Pour une fois, me voilà d’accord avec nombre d’économistes de gauche : l’évolution du chômage n’a pas grand-chose à voir avec celle de la croissance. La croissance (ou son absence) n’est qu’un leurre pour ne pas aborder les vrais problèmes.

Les entrepreneurs (les vrais, ceux qui se dispensent des inutiles grand-messes syndicales ou gouvernementales) agissent en entrepreneurs. Ils ne se plaignent pas, ils ne produisent pas de « jérémiades ». Ils cherchent, souvent jusqu’au désespoir, tous les moyens pour équilibrer leurs comptes d’exploitation. Et aujourd’hui (faites parler les experts-comptables et d’autres hommes de terrain), ils sont, tous, profondément angoissés ! Des « jérémiades » répondent les politiques.

Quel autisme !

Imaginez ce que ressent un entrepreneur qui voit son chiffre d’affaires se réduire de 5 %, 10 %, parfois jusqu’à 60 %, quand il s’entend traiter de pleurnichard par des « Messieurs » qui continuent, impavides, de rouler carrosse, de fournir à leurs maîtresses ou leurs amants les sinécures les plus inutiles, et n’ont pas commencé de réduire d’un centime une arrogante opulence !

Paris, le 2 juillet 2014