L’emploi « obligatoire » ?

Le « Pacte de solidarité » gargarise à l’envi le discours officiel : à entendre ses défenseurs comme ses détracteurs, un vrai Pactole à venir pour les entrepreneurs.

Chacun l’a compris, le souci, c’est ce que feront les entreprises de leur « cadeau » : si on accorde à ces dernières quelque avantage, il faut qu’il y ait des contreparties. (On notera qu’en pure logique, un avantage avec contrepartie n’est donc plus un avantage. Mais laissons.)

Les contreparties, quoi ? De l’emploi !

Une obligation nouvelle pour l’entreprise : l’obligation d’emploi ? Irréaliste, absurde, hors de propos pensez-vous.

10 ans d’expérience de la négociation sociale dans le cadre d’une convention collective m’ont appris un certain nombre de vérités fondamentales.

L’une d’entre elles est l’asymétrie intrinsèque à la négociation sociale. Du côté syndical, d’authentiques « professionnels ». De leur métier ? Peu importe. Mais de la « négociation sociale », cela ne fait aucun doute. Au préalable, parfaitement formés. Ensuite, remarquablement entraînés : la négociation sociale devient en effet rapidement leur principale, voire, leur seule activité, une activité qu’ils poursuivent 10 ans, 20 ans, 30 ans (je connais personnellement des négociateurs dépassant largement ces échéances, en retraite depuis si longtemps que plus personne ne se souvient les avoir connus autrement que dans cette situation). La réalité de la négociation sociale : des spécialistes chevronnés face à des amateurs éclairés – à la lampe de poche, quand ce n’est pas à la bougie.

Une conséquence est que la négociation sur le long terme, c’est la mer et la digue. La mer syndicale propose ; la digue patronale résiste. La mer s’en fiche. Elle sait que la digue sera bientôt remplacée. Une nouvelle digue. Les mêmes propositions. Que la nouvelle digue résiste ou s’écroule, peu importe, une autre digue finira par s’écrouler. C’est seulement une question de temps.

Par exemple : imposer aux entreprises un quota d’embauche de chômeurs, je me souviens avoir entendu défendre cette idée, il y a au moins vingt ans, et avec un certain brio, par Nicole Notat, alors secrétaire générale de la CFDT : en une seule loi, le plein emploi, pour tous, pour toujours. Cela s’appelle changer de société ? Oui, et c’est même là le but des porteurs de ce projet.

Je suis persuadé que c’est exactement à cela que pense le Pouvoir actuel, quand il évoque des « contreparties ». (Sinon, quoi d’autre ?) Certes, la ficelle est toujours aussi grosse, trop pour une négociation de niveau national. Voilà pourquoi, prudemment, on a choisi de renvoyer la négociation « au niveau des branches ». À diviser ainsi les digues, on multiplie les chances d’en trouver qui soient plus fragiles.

Par ce que la méthode « Notat », on le sait, est déjà mise en application, de manière limitée, certes, mais non moins bien établie : l’obligation d’embauche, pour toutes les entreprises de plus de 20 salariés, d’un quota de travailleurs handicapés.

L’entreprise en délit de déficit de quota paye l’équivalent des salaires qu’elle ne paye pas, en amendes. Et c’est là le génie : le nombre de handicapés demandeurs (réels) d’emploi se trouve être nettement inférieur au nombre de postes proposés par les entreprises ! Des entreprises, malgré tous leurs efforts, ne trouvent pas sur le marché du travail leur compte de travailleurs handicapés. Maintenant, devinette, à qui revient le montant de la sanction ? Vous l’avez deviné, une « organisation paritaire » (des représentants patronaux en nombre égal avec des représentants de salariés, qui tous partagent en commun de ne représenter qu’une infime minorité du « pays réel »). Laquelle organisation, c’est un secret de Polichinelle, croule à ce point sous l’argent, que l’un de ses problèmes est de résister aux tentatives chroniques de siphonnage d’un état en manque chronique de liquidités.

Imaginez l’élargissement d’un tel système à tous les demandeurs d’emploi, handicapés ou non ! Bien sûr, un nombre incalculable d’entreprises ne s’en remettraient pas. Bien sûr, le « moins de vingt » deviendrait l’idéal absolu de tous les entrepreneurs. Bien sûr, le pays continuerait de s’enfoncer toujours plus dans « la crise ».

Mais franchement, qui s’en soucie ?

Paris, 16 juillet 2014

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