Au hasard de mes (dernières) lectures

« Par hasard ou par vouloir », me voilà (à peu près) Parisien pour quelques semaines, le temps de rassembler et peut-être de partager quelques notes de lecture…

Avez-vous lu « Extrapure » (éditions Gallimard) ? Un parcours incroyablement documenté et saisissant à travers ce que son auteur, l’italien Roberto Saviano appelle : « l’économie de la cocaïne » ! Une enquête d’une rigueur implacable, avec force noms, faits précis, dates, lieux divers dans des pays du monde entier, mais une enquête en forme de thriller, un thriller haletant, où les pires cruautés se succèdent avec frénésie, sur fond de villas de luxe, d’avions, de voiliers grands ou petits, ou même de… sous-marins ! Oui, nous apprenons qu’aujourd’hui les parrains de la drogue ont tout cela à profusion, et plus encore. Et nous comprenons surtout que tout espoir de frontière entre cette économie et ce que nous appellerions, sans dérision, l’économie « normale » est à perdre aux oubliettes de la réalité. Le tableau est à ce point accablant, que pour tout lecteur objectif, la conclusion (que ne tire pas cependant l’auteur) est évidente : de toutes les faillites dont les états de tous bords se sont montrés capables, la plus indiscutable, la plus totale, la plus définitive est celle de leur (apparent) combat contre la drogue ! Il faut lutter contre la drogue, mais pour cette lutte, le moyen des états est le moins adéquat qu’on puisse trouver, et même le plus dangereux : c’est le bon sens, la lutte doit revenir aux individus, et à eux seuls ! Les états, pour leur part, s’y montrent, au mieux, parfaitement incapables et impuissants, au pire, d’hypocrites complices !

L’un de mes précédents billets (« Je suis Cassandre ! ») ne m’a pas valu que des amis, et de la part de mes amis, ne m’a pas gagné que des compliments… J’y exprimais toutes mes réserves au sujet de ce d’aucuns baptisent désormais « l’esprit de Charlie ».

Force est aujourd’hui de constater que mes réserves étaient pourtant largement partagées, comme le prouve par exemple le nombre d’ouvrages parus sur ce sujet. Cependant, parler de plusieurs de ces ouvrages dans un seul billet est un risque énorme, car si leurs auteurs arrivent aux mêmes conclusions, c’est par des chemins si différents, et avec des arguments à ce point opposés, que les rassembler dans un billet commun pourrait faire exploser ce dernier de leurs presque certaines disputes… Osons le pire !

Commençons par un livre que je n’ai pas lu, celui de Catherine Fourest, « Éloge du blasphème ». Tout simplement, parce que pour ma part, si je renie bien sûr les moyens utilisés par certains pour faire taire les blasphémateurs, quels qu’ils soient, je suis viscéralement et sincèrement opposé à toute forme de blasphème, y compris, et peut-être surtout, quand il s’agit de croyances ou de religions que je ne partage pas. Pour moi, le sacré a quelque chose d’universel, et nous perdons un peu d’humanité quand nous prétendons manquer à ce qui fait le sacré d’autrui. J’ai toujours détesté et méprisé les caricatures de Charlie Hebdo, quand elles portaient sur des sujets ou des personnages religieux, et s’il est juste de s’indigner du sort fait à certains de leurs auteurs, ce sort ne donne aucun semblant de légitimité à leurs vilaines actions, pour lesquelles je ne saurais partager aucun éloge.

Sur le même sujet, « Qui est Charlie ? », d’Emmanuel Todd. À la différence de certains qui disent avoir tout compris de ce livre, tout en avouant (ou en n’avouant pas) ne l’avoir pas lu, j’ai pour ma part tout lu, mais sans avoir tout compris… Le sous-titre de l’ouvrage, « sociologie d’une crise religieuse », laisse bien deviner qu’on n’entre pas vraiment sur un terrain balisé… et c’est en effet ce qui est le cas, puisque, selon l’auteur, les marcheurs de Charlie (avec lesquels, faut-il le rappeler, je n’ai pas marché), vieux, bourgeois, riches, et donc blancs, par ailleurs « catholiques zombies », c’est-à-dire non pratiquants, marchaient surtout par islamophobie, voire, par antisémitisme… Un raccourci intellectuel à laisser dans le fossé la plupart des esprits normalement cartésiens…

Avouerais-je ma sympathie pour « La marche des lemmings » de Serge Federbusch (Ixelles éditions) ? La manipulation que je pressentais dans mon billet y est ici plus que largement démontrée et démontée. Une « action de communication » du plus grand art, permettant d’occulter en quelques Kleenex émus, tant de questions qui auraient dérangé : par exemple, pourquoi un lieu et des personnes que l’on savait menacés étaient-il si mal protégés ? Ou encore : comment deux individus qui ne se sont cachés à aucun moment, et qui portaient au contraire de la manière la plus visible leurs armes et leurs « uniformes » ont-ils pu traverser sans encombre on ne sait combien d’arrondissements de Paris, à proximité de plusieurs commissariats ? À ce point que c’est aujourd’hui l’évidence, s’ils ont été finalement retrouvés, c’est parce que de manière suicidaire, c’est exactement ce qu’ils ont souhaité, et qu’ils ont tout fait pour cela. Ça, pour le détail. Pour le grand œuvre, l’admirable occultation du danger manifesté de façon aveuglante par l’islamisme, au nom de l’incantatoire et non moins efficace pasdamalgam.

Mais plus intéressant encore, à mon avis, les modes de fonctionnement et les acteurs de cette admirable manipulation, que l’auteur connaît manifestement très bien, et dont il dresse un tableau saisissant. C’est ainsi que j’ai découvert que la mairie de Paris entretenait plusieurs centaines d’employés pour son seul service de presse… !

Un ouvrage donc à lire, et à faire lire, ne serait-ce que pour nombre d’informations plus ou moins adjacentes, mais non moins précieuses.

Et si l’on quittait ce terrain, pour s’intéresser à celui de… l’entreprise ? J’avoue être passionné par une série d’ouvrages plus ou moins récents portant sur le concept « d’entreprise libérée ». De quoi s’agit-il ? D’entreprises qui ne fonctionnent plus du tout sur le mode hiérarchique, avec un patron qui décide, et des cohortes d’exécutants, et d’autres cohortes administratives et de contrôle… Une vision utopique de l’entreprise ? On pourrait le croire, mais le problème est qu’aujourd’hui de très grands succès entrepreneuriaux fonctionnent sur ce modèle. À lire par exemple « Liberté & Cie », de Brian M. Carney et Isaac Getz (éditions Fayard, disponible en livre numérique), qui me paraît une excellente initiation sur ce sujet. Ce modèle d’entreprise peut-il fonctionner dans le cadre d’un droit social à la française ? Voilà, à mon avis en tout cas, un vrai sujet de réflexion, que je partagerais volontiers…

Paris, 20 mai 2015

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