La formation professionnelle : la force injuste d’une loi superflue

L’actualité est faite de sujets refrains qui revenant à la mode à intervalles réguliers, sont immédiatement repris avec tout l’enthousiaste utile par les chœurs journalistiques : quand on connaît la chanson, musiques et paroles, on est tellement content d’entonner tous ensemble, tous ensemble…

Exemple de refrain si volontiers repris, la si méchante formation professionnelle ! Et allez donc ! Tous les deux ou trois mois, le lamento des indignés : les milliards gaspillés de la formation professionnelle, et qu’il faut réformer, et surtout, qu’il faut contrôler, et encore plus réformer, et encore plus contrôler… La Cour de comptes a fait de nouveaux comptes, et tous comptes faits, le compte n’y est pas, et même, nous dit-on, ce serait plutôt pire qu’avant, où l’on a déjà tant réformé et tant contrôlé que c’est à se taper la tête contre les comptes.

Je ne sais pas si le public réalise à quel point on se moque de lui, et quelle est la réalité de la formation professionnelle.

Pour ce qui est de son financement, la formation professionnelle, c’est très simple : dans la plupart des dispositifs, elle est réglée aux organismes de formation à « l’heure stagiaire ». Autant d’heures suivies par autant de stagiaires, heures attestées par les signatures desdits stagiaires, autant d’heures payées au centre de formation. Ça paraît simple comme un projet socialiste.

Mais voilà, nous dit-on, il y a des organismes de formation qui vous font… de fausses feuilles de signatures ! La formation n’a pas eu lieu, elle n’a jamais existé, les stagiaires n’ont jamais été rassemblés, ils n’ont jamais rien signé, on a signé pour eux… ou, selon d’autres versions, les stagiaires ont signé, mais sans comprendre ce qu’ils signaient, parce qu’on leur en a donné l’ordre…

Faux et usage de faux, des gangsters maquillés en escrocs, en plus un peu crétins, il faut bien le dire, les chances de se faire prendre étant multipliées par les signatures arrangées…

Je ne sais pas si vous mordez à cet hameçon, mais franchement, pour ce qui concerne ma petite expérience d’une vie au sein de la formation professionnelle, j’ai du mal à y croire. Je ne pense pas connaître personnellement les responsables des organismes de formation qui ont été (abondement) cités dans la presse, et qui se seraient rendus coupables de tels agissements, mais je vais vous dire ce que j’en pense : l’affaire est un peu grosse, et à mon avis, « ça ne s’est certainement pas passé comme ça ! »

Alors, cela se serait passé comment, me dites-vous ? Pour bien comprendre, il faut refaire le film à l’envers.

L’organisme de formation monte un projet de formation. Ce projet, il le « vend » à une entreprise, ou à un groupe d’entreprises. Les entreprises adhèrent au projet de formation et y inscrivent des salariés ; chaque salarié inscrit représentera une part du revenu du centre de formation. Il faut donc un nombre minimum d’inscrits pour rendre le projet viable. Tant que ce minimum n’est pas atteint, le projet reste à l’état de projet. S’il est atteint, banco, l’affaire peut s’enclencher.

Magique, n’est-ce pas ? Eh bien non, pas magique du tout. En réalité, profondément pervers. Et cela vaut la peine d’expliquer pourquoi.

Souvenez-vous, le centre de formation sera payé au vu des signatures portées sur une feuille de présence. Imparable.

Imparable.

Maintenant que se passe-t-il quand par exemple un stagiaire ne se présente pas à la formation ? Il est malade, ou il est absent, ou sa femme vient d’accoucher, ou que sais-je encore ?

Il est absent ? Pas de signature ! Pas de signature ? Pas de règlement à l’organisme !

Pas grave, me direz-vous : le centre de formation déduira le chiffre d’affaires manquant du salaire du formateur, de la location de la salle de conférence, du coût du matériel nécessaire, de celui des travaux de recherche préalables… Pas possible ? En effet, pas possible. Le chiffre d’affaires manquant sera déduit de la marge du centre de formation, aucune autre possibilité.

Et si pour une raison ou pour une autre, il manque non pas un, mais plusieurs stagiaires ? Finalement, assez de stagiaires pour que ce ne soit plus dans la marge que l’on taille, mais dans la chair même : dit autrement, le centre de formation va perdre de l’argent !

Vous allez au restaurant. On vous présente la carte, et vous passez commande. Et puis, finalement, vous décidez de ne pas prendre le dessert. Ou de ne consommer que la moitié de votre part du plat principal, parce que, non, vous n’êtes pas dans votre assiette. Et donc au moment de payer, vous décidez de ne payer que ce que vous avez réellement consommé. Que ce que vous avez commandé et non consommé soit perdu pour le restaurateur n’est pas votre problème ! Pas consommé, pas payé, un point c’est tout ! Le restaurateur et son compte d’exploitation, ce n’est pas votre problème !

Et bien, dans le monde de la formation professionnelle, c’est exactement comme cela que ça se passe.

Bien entendu, on m’objectera que ce n’est pas vrai. En effet, ce n’est pas vrai. En fait, pas tout à fait.

Dans l’immense majorité des cas, les formations ne sont pas réglées par les entreprises qui les commandent, mais par des « organismes paritaires collecteurs agréés », des OPCA. Pour les OPCA, pas de quartier : on compte les signatures, et on paye, on ne sort pas de là. Maintenant, le centre de formation peut toujours essayer d’adresser la facture des heures manquantes aux entreprises… La loi est certes de son côté. Mais de vous à moi, inutile de gâcher du papier pour cela… Quant à penser tribunal, poursuites… la course à la ruine !

La seule bonne solution serait d’inverser la pratique : la formation dispensée devrait être payée rubis sur l’ongle par l’OPCA, qui récupèrerait ensuite les heures manquantes auprès des entreprises : ces puissants et très riches intermédiaires ont seuls les moyens d’agir de manière efficace. Mais, croyez-moi, ce n’est pas du tout dans ce sens que vont les choses aujourd’hui… Paritaire, vous avez dit paritaire ? Circulez, et vite fait, il n’y a rien à voir !

Alors, très vite, et quelque passion qu’il puisse avoir pour son métier, l’organisme de formation se trouve pris au piège : il lui faut ces fichues signatures ! Ce qui compte, ce n’est pas la qualité de la formation dispensée, qui peut être exceptionnelle ou nulle, peu importe, ce qui seul vaut, ce sont les signatures. Les organismes de formation perdent leur première raison d’être, la formation, ils deviennent des collecteurs de signatures. Et c’est pour eux question de vie ou de mort. Aussi simple que cela.

Et quand tu as peur de mourir, les grands principes… À partir de là, tous les petits arrangements deviennent plus ou moins possibles. Et cela, avec la complicité des stagiaires eux-mêmes ! Voire des entreprises, voire du système soi-même…

Tel stagiaire arrive en retard. Il signe, ou il ne signe pas ? Il a manqué une partie du cours, il ne devait pas signer. Oui, bon, mais ! Nous avons vu ce qu’il advient pour l’organisme s’il ne signe pas. Mais, patatras, pour le stagiaire, ce n’est pas mieux ! Pas de signature, pas de salaire ! Son entreprise le comptera comme absent ! Alors on signe ? On signe ! Mais n’y revenez pas !

Et le stagiaire qui doit partir plus tôt pour rechercher le petit dernier à l’école ? Ou qui doit s’absenter une demi-journée, parce qu’il y a une fuite d’eau chez un voisin dans son immeuble…

Et l’entreprise qui décide au dernier moment, que oui, tel de ses salariés devait venir en formation, mais justement, ce jour-là, il manque du monde, il lui faut garder le salarié à son poste de travail, et puis bon, pour les signatures, on s’arrangera, on rattrapera un autre jour, on verra bien…

Bien sûr, dans l’absolu, de telles dérives ne sont pas acceptables. Mais avouons que le système est tout de même, intrinsèquement, très « pousse-au-crime » !

Maintenant, me demanderez-vous, comment peut-il se faire qu’une entreprise qui a commandé une formation n’ait pas à cœur de rentabiliser l’argent investi dans sa commande, et de veiller à ce que ses salariés suivent réellement les formations prévues ?

Parce qu’encore une fois, l’ensemble du système est pervers. D’abord, on l’a vu, ce n’est pas l’entreprise qui paye directement la formation. Et la probabilité pour qu’elle se trouve finalement contrainte de payer ce qui a été commandé, mais non consommé, est voisine de zéro.

Mais le pire n’est pas là. Le pire est que l’entreprise n’a peut-être pas commandé la formation parce qu’elle avait besoin de cette formation, mais tout simplement pour répondre à son obligation légale de formation ! Alors ça, ou autre chose… Obligé de commander ? Bon, on commande. Obligé de consommer ? Plus difficile n’est-ce pas ! Consommer quand on n’a pas vraiment faim, de quoi couper l’appétit !

Et voilà pourquoi les remèdes suggérés par ces messieurs bien polis de la Cour des comptes n’ont aucune chance de produire aucun effet : plus de contrôles, plus de contrôleurs, plus dépenses… on ne va pas finir par mettre un contrôleur derrière chaque stagiaire et dans chaque salle de cours… et s’assurer qu’aucun stagiaire ne s’est endormi, ou ne joue à des jeux sur son téléphone portable, pendant que le formateur se déforme sous l’effort.

Pas de solution, en ce cas ? Bien sûr que si ! Une solution toute simple, qui ferait disparaître en un instant tous les gaspillages, toutes les nécessités de contrôle, tous les tripatouillages… et tous les rapports négatifs ! Supprimer l’obligation légale de formation des entreprises ! Les entreprises ne commanderaient plus que ce dont elles auraient réellement besoin, et ce pour quoi ses salariés sont réellement demandeurs et motivés !

Plus d’obligation légale ! Quelle horreur ! Ces vilains employeurs, ils ne verseraient plus un sou pour la formation de leurs salariés, qui seraient encore plus exploités !

Question mal posée. La vérité est que la formation nécessaire, personne ne s’en dispensera, ni les employeurs, ni les salariés. Ce qui disparaîtra, c’est l’inutile et le superflu. Et si vous croyez que la disparition de l’obligation légale ferait disparaître réellement une part significative de la formation professionnelle, c’est qu’inconsciemment, vous prêtez à cette activité une part non moins significative d’inutile et de superflu.

Avec cependant une information qui devrait tempérer certaines inquiétudes : les entreprises sont nombreuses à dépenser non pas autant que ce à quoi la loi les oblige, mais plus, parfois jusqu’au double, voire au triple ! Aujourd’hui, nombreux sont à faire ce constat : l’obligation légale n’apporte dans les faits, rien, strictement rien, à la formation professionnelle. Elle enrichit seulement une véritable armée parasite de contrôleurs inutiles, d’organismes « paritaires » (les OPCA cités ci-dessus) dont les modes de gestion sont à ce point op(c)aques, que la Cour elle-même, timidement, mais quand même… on ne se fâche pas avec le paritarisme, la Cour s’en émeut parfois, avec à la clé, pour les dirigeants de ces organismes des niveaux de rémunération qui, c’est vrai, forcent l’admiration. Mais l’intérêt pour la formation professionnelle en elle-même ? Nul, inexistant. Et tous les reproches qui lui sont faits proviennent de la même mamelle : la force injuste d’une loi superflue.

Quelque part sur les mers… février 2017