Je le dis, parce que je constate que personne ne semble l’avoir fait !

Passant, par choix, du temps dans des contrées où nous sommes non seulement complètement et définitivement sevrés de toute forme de télévision, mais aussi soumis à un régime internet plus qu’à épisodes, avec des intervalles « sans » presque aussi longs que les intervalles « avec », nous avons de l’actualité en général, et de l’actualité française en particulier une vue quelque peu distanciée…

Ce qui nous conduit à (nous) poser des questions que nous n’aurions peut-être même pas envisagées sous d’autres cieux, en d’autres circonstances !

Un exemple parmi d’autres : ce qu’il est convenu d’appeler le « programme » du candidat à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron.

Enfin, pour être précis, ce n’est pas ce programme en lui-même qui nous interpelle. Mais les commentaires qu’il semble susciter des uns et les autres. Comme si les uns et les autres faisaient semblant de croire, ou peut-être même arrivent à croire réellement qu’il s’agirait d’un programme, au sens habituel, et, disons académique, du terme.

Est-ce que tous ces commentateurs oublient ou ne savent pas que l’intéressé, tout comme son soi-disant concurrent, Alain Juppé, mais aussi son Pygmalion, actuellement président de la République, ainsi qu’une bonne partie du gouvernement, est ce que l’on appelle un « Young Leader » ?

Ne faites pas semblant de ne pas savoir ce qu’est un Young Leader ! Ce serait reconnaître un peu vite que vous n’avez pas lu l’un de mes précédents billets (http://michel-georgel.com/cestadire/2015/09/09/il-nous-reste-au-moins-une-liberte-celle-de-ne-pas-etre-dupes), ce que bien sûr, je n’ose pas imaginer… Mais je veux bien rafraîchir les mémoires : le programme « Young Leaders » est le programme phare d’une association américaine, la « French-American Foundation ». Cette association fait partie de toute une série d’associations regroupant puissants politiques (plutôt démocrates), dirigeants de très grosses sociétés et groupes de presse, dont l’objectif est, pour cette association, sous couvert d’approfondir les relations entre la France et les États-Unis, d’influencer la politique française dans un sens favorable aux objectifs notamment économiques et politiques de cette association. D’autres associations similaires agissant de la même manière dans nombre d’autres pays, ainsi qu’au niveau européen.

Soyons précis : des associations qui se donnent des airs de libéralisme, alors qu’il s’agit dans les faits de la promotion de tout ce qu’il y a de plus détestable dans une société de connivence entre les hommes de la grande entreprise, des médias, et ceux du pouvoir politique. Tout ce grand petit monde correspondant très exactement à ce que Thomas Sowell appelait il y a déjà 80 ans, les « Oints du Seigneur », concept souvent repris par les économistes modernes, Charles Gave par exemple : tous ces gens qui « savent mieux que le peuple ce dont le peuple a besoin ».

On pourrait développer ce point, mais ce n’est pas de cela que je veux vous entretenir aujourd’hui, mais d’autres croyances largement partagées dans ce milieu, en France comme aux États-Unis.

Résumons : leur idée centrale est que les peuples n’agissent pas de manière rationnelle, et font le plus souvent des choix contraires à leurs propres intérêts. Mais on peut très facilement éviter cela, parce que l’opinion des peuples est malléable, et peut être guidée par des hommes supérieurs, plus intelligents, mieux formés, mieux informés : les « Oints du Seigneur », précisément, et les « Young Leaders » pour ce qui nous concerne aujourd’hui.

En somme, et comme je le démontre dans le billet auquel j’ai fait référence au début de cet article, un avatar des théories béhavioristes du siècle dernier, prolongé par les théoriciens de « l’économie comportementale ».

Pour ces derniers, on peut vendre des couches-culottes, du Coca-Cola, ou un homme politique, de la même façon, par une manipulation de l’opinion publique, construite sur des « actes », appelés par ces théoriciens des « Nudges ».

Un Nudge est donc une affirmation, une rumeur, un récit, une démonstration, un acte, de nature à modifier l’opinion publique, et à l’orienter dans le sens souhaité.

À partir de là, peu importe que le fondement d’un Nudge soit vrai ou faux, ce qui compte c’est qu’il soit crédible, et aille dans le sens recherché.

Les hommes de cette « philosophie » sont tellement persuadés de ces croyances qu’ils finissent par croire que la parole est de nature à l’emporter sur les faits. On ne peut pas comprendre certaines affirmations du pouvoir actuel, si l’on n’intègre pas cette dimension : pour eux, dans une sorte de délire, la parole crée le fait.

Mais les marxistes ne disaient-ils pas déjà : « ce qui compte, ce n’est pas la vérité, c’est la légende » ?

C’est ainsi que le programme d’Emmanuel Macron, Young Leader convaincu et accompli, n’est pas un programme au sens habituel compris pour ce terme. C’est un Nudge, ou mieux, un catalogue de Nudges. Réalisables ou pas, financées ou non, peu importe, toutes les propositions ont été soigneusement passées à la moulinette des sondages et des opinions favorables.

Mais la tactique des Nudges ne s’arrête pas là.

De toute évidence, les hommes qui ont lancé « l’affaire » Fillon sont suffisamment au fait de nos lois et règlements, pour ne pas savoir que le dossier sur un plan strictement juridique, est pratiquement vide, et qu’il sera bien difficile, même à un tribunal férocement partisan, de trouver matière à condamnations. Mais peu leur importait ! Ils tenaient là ce qui sera sans doute à considérer plus tard comme un véritable « cas d’école » de Nudge : faire perdre à l’intéressé toutes ses chances électorales.

Il arrive cependant que nos si brillants théoriciens de l’économie comportementale produisent des Nudges qui ne parviennent pas à leur but. Cela se produit même de plus en plus. Car, pour qu’un Nudge fonctionne bien, il faut deux choses.

La première, c’est un système médiatique soumis et bien rôdé, qui soit à même de parfaitement relayer le Nudge. En France, en Europe, aux États-Unis, 90 à 95 % des médias sont en fait la propriété de milliardaires, qui garantissent de la manière la plus certaine que cette première condition sera remplie.

La seconde, c’est que les imbéciles qui composent le peuple continuent de croire aveuglément ce que leur serine ce système médiatique.

Et le problème, c’est que depuis quelque temps, cette seconde condition fonctionne moins bien. Cela met les manipulateurs et leur commanditaires Oints du Seigneur dans une colère folle, mais c’est tout de même ce qui se passe de temps en temps : élection du Donald Trump, Brexit…

Élection, malgré tout, de François Fillon à la présidence de la République ?

Pour nos théoriciens de la manipulation, ce serait le Nudge, puis le monde à l’envers…

Portobello, 5 mars 2017