Et surtout, n’oublie pas de prendre garde à la physalie !

La physalie, ce n’est pas une méduse. C’est pire. Bonne année !

Oui, je sais, on va me dire que mon texte est trop long. C’est sans doute vrai. Et surtout, qu’il est décousu, qu’il aborde plusieurs thèmes différents. Mais en fait, non. Qu’il n’est pas réellement un article pour ce blog. Mais en fait, d’une certaine façon, si. Que cela n’a rien à voir avec un message de bons vœux. Pourtant, vous le verrez, je ne peux en trouver de plus sincères…

29 décembre. Sous les palmiers, la plage. Comme sur la carte postale. Nous avons quitté la marina, où sagement, nous attend le bateau, et avons pris vers l’est, direction La Gayra. Tu ne peux pas te tromper, il n’y a qu’une seule route. Une seule route, mais tout de même, quelques chemins de terre, plus ou moins incertains… Nous avons tenté l’un d’entre eux, laissant notre petit 4×4 au carrefour, Michèle marche, et moi je cours, enfin je cours, disons que je trottine, des va-et-vient devant elle… après avoir dépassé un hameau de quelques maisons plus ou moins folkloriques, toutes débordant d’enfants et d’objets hétéroclites comme répartis au hasard ça et là, avec même un cheval tout harnaché, qui semble dormir debout, en attendant devant la porte, le chemin devient pentu, une échappée vers la hauteur, nous voilà happés par une nature aussi sauvage qu’impénétrable, un festival d’émerveillements ! Des arbres, grands comme des montagnes, une débauche de fleurs, et surtout, une cacophonie musicale faite des mille voix de mille animaux que nous ne savons pas voir : des singes sans doute, des singes certainement, mais aussi, toutes sortes d’oiseaux, qui nous accompagnent peut-être, ou plutôt, se préviennent les uns les autres de notre intrusion… Tout en trottinant, il me semble parfois deviner des ombres qui se profilent ici ou là ; à un moment, c’est sûr, un insolent petit animal, qui me dévisage à moins d’un mètre, pas du tout effrayé, du moins semble-t-il, on dirait un écureuil, mais je n’en jurerais pas, et puis, oups, plus personne… Un enchantement exotique qu’il faudrait une plume autrement plus habile que mon modeste clavier tout comme mon esprit quelque peu fatigué, pour en rendre compte seulement d’un millième… Mon esprit fatigué ? Vous croyez que je joue les coquettes ? Patience, vous allez bientôt comprendre qu’il n’en est rien.

Et puis, bien sûr, tous les enchantements, au moins tant qu’ils sont humains, ont une fin, redescendant notre petite ascension, nous sommes revenus à la route et avons repris la voiture. Quelques tours de roue de plus vers l’est (il n’y a qu’une seule route, tu ne peux pas te tromper) et nous voilà sur cette petite plage de cocagne. En face de nous, c’est Isla Grande, et son charme discret. Un peu plus loin sur la droite, deux ou trois familles, quelques adultes, et beaucoup d’enfants, qui jouent dans l’eau, ou sur la plage, autant de peaux naturellement dorées, je veux dire dorées de naissance, encore doucement caressées par un soleil dont on devine qu’il va se coucher bientôt… Nous allons nous baigner, confiant à la mer sereine le soin d’effacer de nos corps les efforts de notre course promenade…

Oui, nous en sommes au début d’une nouvelle alternative caribéenne de notre vie d’alternance, venant de boucler une alternance française, qui nous laisse des sentiments complexes.

Tout d’abord, en un peu plus de trois mois, trois excès de vitesse, trois points en moins sur les 12 de mon permis de conduire. Est-ce que pour autant, je dois passer pour un enragé de vitesse ? Dans les trois cas, j’avançais à… moins de 60 km/h. Ce n’est pas moi qui le dis, mais les trois procès-verbaux d’infraction. Mais 60 km/h, c’est trop, quand la vitesse est limitée, par exemple, à 50 km/h. Il suffit pourtant de faire attention, me dira-t-on ! Faire attention, mais c’est exactement ce que j’ai voulu faire, tout au long de ce dernier séjour en France. Ce n’est pas que soudain, je sois devenu un fervent religieux des réglementations en général, et des réglementations françaises, en particulier, mais c’est que j’ai entamé des démarches pour transformer mon permis français en un permis international, et que ce permis français, ce n’était vraiment pas le moment de le perdre ! Donc, on peut me croire ou non, les panneaux de limitation que je n’ai pas respectés sont des panneaux… que je n’ai pas su voir ! Les méfaits de l’âge, penseront les plus jeunes. Peut-être. Qui pourront aussi bien avoir raison, mais pour d’autres raisons que celles directement liées à la baisse de mes capacités intellectuelles, mais plutôt relatives à une inadaptation aux modes de fonctionnements modernes applicables aux déplacements automobiles, du moins en pays fortement réglementé… C’est que les panneaux, tout le monde en convient, semblent bien, pour beaucoup d’entre eux, avoir été mis en place, pour… ne pas être vus ! Et l’automobiliste (français) à la page, m’a-t-on expliqué, n’envisage plus le moindre déplacement, sans son « Waze » ou autre application de ce type, l’avertissant, visuellement et oralement, de toute variation de vitesse autorisée… Un œil à la recherche des panneaux invisibles, un autre à scruter avec angoisse le niveau du compteur de vitesse, l’attention occupée par l’observation et l’écoute de l’application, on se demande ce qu’il reste pour éviter le piéton imprudent (non signalé par l’application) ou le véhicule devant soi qui vient à freiner de manière inattendue… Mais on va dire encore que c’est là remarque de mauvais esprit !

Si bien qu’à tout prendre, j’en viens à penser qu’en ce qui me concerne, ma méthode pour sauver les neuf points qu’il reste sur mon permis (aller rouler sur des routes étrangères), n’est peut-être pas si sotte que cela.

Des sentiments mitigés ? Cela concerne surtout l’impression qu’on peut avoir des sentiments quotidiens des Français, qui semblent pouvoir être regroupés en deux blocs quasiment inconciliables… Pour faire simple, parlons d’abord, non des individus, mais des entreprises.

Un certain nombre d’entre elles affichent clairement un net niveau de satisfaction, de confiance retrouvée, et d’optimisme concernant l’avenir. Et chez les autres, au contraire, morosité, découragement, pour ne pas dire désespoir.

Et ce qui frappe, c’est qu’entre ces deux extrêmes, et il ne semble pas exister de situations intermédiaires… C’est tout bon, ou tout mauvais, il n’y a pas d’alternative.

Qu’ont de commun entre elles les entreprises « optimistes », en dehors de cet optimisme ? Toutes, elles semblent bien travailler, sinon exclusivement, du moins très majoritairement, pour l’export, ou encore, directement ou indirectement, pour le secteur public. Quant aux pessimistes, leurs clients sont d’abord les Français ordinaires, qui leur paraissent avoir de moins en moins d’argent à leur confier…

Et il apparaît qu’il en est des personnes comme des entreprises : certains Français semblent aller très bien, n’avoir de vrais soucis, ni du présent, ni de l’avenir. Et les autres, tous les autres, on peut résumer en disant que c’est presque le contraire.

Avec cette certitude, c’est que le groupe des heureux est de très loin le moins nombreux…

Les « heureux » se caractérisent par un remarquable niveau de confiance envers nos dirigeants actuels, s’exaspérant volontiers de toute expression du moindre doute à ce sujet. La phrase « leitmotiv » : « il faut laisser sa chance à la nouvelle équipe, il faut laisser sa chance au nouveau président… »

C’est dire que ces heureux ne supporteraient tout simplement pas, s’ils les connaissaient, les sentiments de « l’autre groupe ». Pour ces derniers, la certitude que rien n’est fait pour améliorer leur quotidien ou leur proche avenir, et que c’est peut-être même, exactement, le contraire.

Spectateur épisodique d’une réalité entraperçue, je me garderai de prendre position entre les uns et les autres, et noterai seulement mon interrogation sur la capacité de bon fonctionnement d’une communauté à ce point éclatée. Avec en outre une question non dénuée d’une certaine insolence au groupe des nantis, concernant cette « chance » que d’aucuns voudraient ne pas laisser à leur champion : qui, comment ? C’est en effet seulement du côté précisément des nantis qu’on entend ne se soumettre aux lois du suffrage universel que si les résultats se trouvent conformes à leurs attentes… mais bon, laissons la polémique et revenons à notre plage caribéenne et notre projet de bain.

Pourquoi sommes-nous là ? Pourquoi avons-nous émigré ? Pour mettre à l’abri d’obscurs capitaux ? Que nos héritiers n’espèrent rien de ce côté-là ! Pour réduire le poids fiscal ? Confidence : ce ne serait pas un si bon calcul que cela ! Parce qu’avec les mêmes revenus, on vit mieux (si l’on choisit d’y vivre modestement), dans certains pays, plutôt qu’en France ? C’est vrai, mais au point que cela soit une raison suffisante ? Par simple goût pour un certain exotisme, l’attirance tropicale, par exemple ? Ou encore pour échapper à une ambiance devenue trop pesante, et qui semble vouloir laisser de moins en moins de place à l’individu et à sa liberté ? Un peu de tout cela en même temps ?

L’image que je me fais de la société française, aujourd’hui ? Celle d’un carrefour parisien borné par ses feux rouges, aux heures de pointe : tout est bloqué ! Quand j’ai appris à conduire, vu d’ici, peu après ma naissance, c’était péché grave que de s’engager dans un croisement, même avec la permission du feu vert, sans la certitude d’avoir atteint l’autre rive, avant que le feu ne rougisse, empêchant alors la circulation perpendiculaire. Mais les conducteurs modernes, à l’évidence, ne se posent plus ce genre de questions : tant que c’est vert, ils avancent. Pire, quand le feu passe au rouge, une, deux, parfois jusqu’à trois rangées d’automobiles continuent d’avancer, violant la règle avec la plus complète indifférence. Et si ce n’était que les automobiles ! Mais les plus enragés à ce jeu de triche individualiste, ce sont… ceux-là même qui avaient pour principe autrefois de se conduire en modèles, les… conducteurs d’autobus, y compris quand ces derniers sont au volant d’un de ces véhicules « à soufflet », deux fois plus long que les ordinaires. Une seule incivilité de ce genre, et c’est l’asphyxie générale garantie pour tous, et pour de longs instants. Il est vrai qu’autrefois, un tel comportement était susceptible de vous valoir une sérieuse remontrance de la part d’un « agent de la force publique », de passage, comme il semble qu’il n’y en ait plus aujourd’hui. Que sont donc devenus ces agents, anges gardiens d’une morale collective ? Occupés, me dit-on, à surveiller la villa inoccupée de la femme du Président. Dont acte.

La plage de carte postale ! « Comme vous avez de la chance ! » Voilà bien une phrase qui a le don de nous agacer ! De la chance, quelle chance ? Quelle part de chance dans tout cela ? Qu’y a-t-il dans ce que nous vivons que nous n’ayons pas construit, voulu ? Choisi ? Payé ? Plus de liberté ? Peut-être. Mais sait-on bien que toute liberté à un coût, et combien ce dernier peut peser ? Vous voulez le savoir ? Hé bien, suivez-nous sur notre petite plage !

On entre dans l’eau sans même s’en rendre compte : tout est douceur, on pourrait presque parler de tendresse. On nage, si facilement. La nage pour réparer à bon compte l’effort précédent. On nage encore, longuement, avec délices.

Mais le soir s’annonce, il vient si vite sous les Tropiques. On décide de rentrer. Direction la plage.

Et puis soudain, violence monstrueuse, tout bascule, en un instant, l’horreur absolue ! Une douleur qui dépasse tout ce que l’on peut décrire, ou même imaginer ! Immédiatement, je sais. Je ne me souviens plus de son nom, mais je sais, j’ai déjà lu cela quelque part. La bête ignoble s’est enroulée autour de mon bras gauche, de la main jusqu’au coude. Je sais, j’ai lu, je n’ai pas beaucoup de temps. Je me hâte comme je peux vers la plage. Heureusement, j’ai pied. Mais je n’ai déjà plus de forces. Un peu encore pour me débarrasser d’une part de la bête visqueuse, avec l’autre main. Une part seulement. Puis je m’écroule, hurlant sans doute. Je ne peux déjà plus marcher. Je m’écroule dans moins de dix centimètres d’eau.

Je le sais, je le sens, désormais, je ne pourrai rien de plus. La douleur est intense, effroyable, me laissant complètement impuissant, asphyxié, paralysé. J’ai vaguement conscience qu’on s’agglutine autour de moi, mais pour le moment, personne ne me vient en aide. J’avais la tête hors de l’eau, mais j’ai l’impression que ce ne sera bientôt plus le cas. Un peu de marée ? Peu importe, il faut que j’avance encore. Mais je ne peux pas, même en rampant. Ils finissent par comprendre, on me tire plus ou moins comme la loque que je suis devenu. Je les vois vaguement, au-dessus de moi. J’essaye de leur tendre le bras, où je vois encore de nombreux filaments agglutinés. Moment d’horreur et de désespoir absolus : le groupe marque un net mouvement de recul ! Je comprends, je les effraye, on ne va pas m’aider.

Ce ne sera pas vrai. Une présence d’une incroyable douceur, mais que je ne peux plus voir, me bascule sur le dos, et commence par couvrir l’ensemble de la douleur avec du sable. Puis elle frotte, doucement. Le sable part assez facilement, sans doute avec les filaments, et comme j’ai encore une partie du corps dans l’eau, la mer rince tout cela. Je me souviens avoir lu quelque part que c’est exactement ce qu’il faut faire. Une présence féminine ? Je suis déjà trop loin, je ne peux plus savoir, et puis peut-être que je m’en moque, après tout. Michèle me le confirmera plus tard, c’est bien une femme, qui avec beaucoup d’habileté, m’a prodigué ces premiers soins ! Madame, qui que vous soyez, je n’aurai certainement jamais l’occasion de vous remercier, mais croyez bien que je le regrette.

Mais à ce stade, me direz-vous, quel rapport avec un « prix de la liberté » ? À ce stade, aucun, c’est vrai. L’horrible bête, j’aurais pu la rencontrer dans quantité d’endroits au monde. Par exemple à Sainte Anne, en Martinique : il s’en est vu, je l’ai lu. C’est même à cette occasion que j’ai appris ce que je sais. Et même en Europe, et même en Bretagne. La douleur aurait été la même, pas besoin de venir aux Antilles, pour connaître cela.

Mais à Sainte Anne, ou encore en Europe, des maîtres nageurs, des pompiers, des ambulances, des hôpitaux ; j’ai même lu qu’en Australie, j’aurais droit à un hélicoptère. La différence, le prix de la liberté, ça commence maintenant.

Je sens que je ne vais pas m’en sortir sans assistance médicale. Il me faut une assistance médicale, et le plus tôt sera le mieux ! Une heure, je crois m’en souvenir, dans le cas d’un choc aussi violent, une heure, je ne tiendrai certainement pas beaucoup plus.

Mais je ne peux pas parler. J’essaye de crier : « Doctor ! Doctor ! » Personne ne semble comprendre. Si, Michèle, quelque part autour de moi comprend, elle aussi réclame un docteur ! Heureusement, il y a Michèle. Je sens sa présence active, et c’est le seul élément rassurant dans cet univers monstrueux où je viens de basculer.

Pour l’instant, pas de docteur. Mais Michèle m’explique ; quelqu’un récupère l’urine d’une petite fille.

On va me verser l’urine de la petite fille sur le bras. Absurde, je le sais, je l’ai lu, mais je ne peux pas expliquer. Et puis après tout, si c’est une petite fille… L’histoire de l’urine, ils recommenceront encore, avec une plus grande quantité… Si c’est tout ce qu’on a à m’offrir, je sais bien que je ne vais pas tenir. Je crie encore : « doctor ! » Je sens vaguement qu’on discute autour de moi. Je pense : « c’est Michèle qui s’organise, elle va bien trouver un moyen de me sortir de là ! »

Finalement, on me porte plus ou moins jusqu’à notre voiture. Ici, pas de médecin. Il faut aller jusqu’à Portobelo. Au moins 40 minutes. Comment est-ce que je vais pouvoir tenir 40 minutes ? J’essaie de dire à Michèle que sans médecin, je ne vais pas tenir. Je parviens seulement à articuler : « je vais mourir ». Je voudrais dire que sans médecin, c’est ce qui va se produire. Mais c’est trop compliqué. Comment vais-je entrer dans notre si petite voiture ? Je sais où est la clé, c’est moi qui l’ai mise à l’abri, dans la poche intérieure du sac de plage. La clé, Michèle ne semble pas la trouver. Mais comment lui dire ? Il me semble que je crie, pour la clé, mais personne ne paraît faire attention à moi. De tout façon, comment vont-ils faire pour me faire entrer dans notre si petit 4×4 ?

Maintenant, il y a aussi des policiers, ou des soldats. Dans ce pays, c’est la même chose. Je suis allongé sur le sol, contre notre voiture, la douleur est effroyable, et je ne comprends pas ce qu’on attend. Finalement, Michèle m’explique : il n’y a pas d’ambulance, mais un monsieur propose de m’emmener sur la benne (à ciel ouvert) de son pick-up. Je fais signe que c’est bien. On me hisse sur la benne. Du plastique, c’est tout de même mieux que du fer. Je me demande comment je vais pouvoir tenir une si longue distance. Un policier s’installe dans la benne, à côté de moi. On se met en route. Je suppose que Michèle est à l’avant, dans la partie berline du pick-up, avec les passagers, mais au fond je n’en sais rien. Moi, sur la benne, en maillot de bain, du sable partout sur moi. Personne n’a songé à me jeter une serviette, n’importe quoi ; je commence à avoir froid, très froid, mais on s’est mis en route. Il faudra tenir jusqu’à Portobelo. Où est Michèle ? L’ont-ils emmenée ?

Plus tard, Michèle me le confirmera, elle était bien dans la partie berline du pick-up, assise à l’arrière, à côté des deux enfants, plutôt impressionnés, les pauvres ! En réalité à quelques centimètres… Une famille charmante, m’a t-elle dit. Et en avant du pick-up, une voiture de police nous ouvrait la marche, utilisant son klaxon ! Mais dans le monde où je me trouvais désormais enfermé, je n’ai rien, strictement rien entendu !

C’est à ce moment que je m’en rends compte : la brûlure du bras, elle est insupportable, mais pourtant, ce n’est pas le pire. Le froid non plus. Le pire, c’est une monstrueuse, une effroyable douleur au niveau des reins. Je ne peux, bien sûr, pas m’asseoir. Mais je parviens cependant à rouler d’un côté ou de l’autre. Ou même à lever mes jambes contre le bord de la plate-forme. Mais rien n’y fait. La douleur est toujours aussi monstrueuse.

Maintenant, je tremble : je suis littéralement pris de soubresauts violents, contre lesquels je ne peux rien. La douleur, le froid ? Les deux ? Mais le pire, je bave. Je bave tant que je manque de m’étouffer. Je roule sur le côté, pour dégager ma bouche. Mais la douleur aux reins est trop violente. Il faut revenir sur le dos.

Je ferme les yeux. Je connais la route par cœur. Mais je ne veux pas la reconnaître. Si je sais où nous en sommes, je saurai aussi ce qu’il me reste à subir. Je préfère ne pas savoir.

Le policier me gifle. Il croit que je m’en vais. Parce que j’ai fermé les yeux. J’essaye de lui expliquer. L’histoire de ne pas savoir où nous en sommes. Mais il ne comprend rien. Lui, comme les autres sur la plage, il est très gentil, mais il ne me comprend pas. Je me rends compte que la route sur le dos depuis la benne à ciel ouvert d’un pick-up, ça n’a rien à voir avec la même route vue d’une place assise : je ne reconnais rien, pas même les dos-d’âne. Pour avoir la paix avec le policier, je décide de garder les yeux ouverts.

Parfois, l’impression que je vais m’évanouir. Pour rester éveillé, je pense que je crie, mais je n’en suis pas sûr. Le pire problème, c’est le dos. Le bras, il me semble que je pourrais contrôler, mais le dos, cela me dépasse complètement.

De toute façon, quoi qu’on fasse, tous les cauchemars ont une fin. La voiture a ralenti. Je devine, nous avons fini par arriver au petit dispensaire de Portobelo. On me tire de mon sol de plastique. On m’installe sur un drôle de fauteuil pliant, à roulettes. Une salle trop éclairée, deux lits l’un après l’autre. On m’installe dans le premier. J’ai de plus en plus mal au dos. Deux femmes s’agitent autour de moi. Une femme en blanc, avec un bonnet sur la tête, qui me prend la température et la tension. À son air, je comprends que je n’ai plus beaucoup ni de l’une, ni de l’autre. L’autre femme est en bleu, me semble-t-il, avec une silhouette indianisante. Elle me pose des compresses sur le bras. Je ne sais pas comment je sais que c’est du vinaigre. J’ai lu que le vinaigre, ce n’était pas recommandé. Pourtant, il me semble que les compresses me soulagent, au moins un peu. On confie des mouchoirs à Michèle, pour m’essuyer la bave. Je voudrais contrôler au moins la bave, je ne contrôle plus rien. Qui est le médecin, ici ? J’entends Michèle qui se renseigne. Aucune des deux. Mais le médecin va venir, d’un moment à l’autre. Il me semble que Michèle se fâche ! Fâche-toi, Michèle, j’ai tellement besoin de toi ! Nouvelle jeune femme, cette fois en civil. Peut-être le médecin. C’est bien le médecin : avant de s’occuper de moi, elle remplit ce qui me paraît des montagnes de papier. Elle explique, on m’explique, elle va me faire une intraveineuse, je voudrais l’aider en réprimant mes violents tremblements, au moins ceux de mon bras, mais je n’y parviens qu’à peine. L’infirmière indienne se couche sur mon bras, sans doute pour l’immobiliser. Je sens l’aiguille, ce qui m’étonne, elle me fait très mal, ce qui m’étonne encore plus, et finalement, l’intraveineuse se révèle impossible.

On me fait signe d’abaisser mon maillot de bain, on va me faire une piqûre intramusculaire. Abaisser mon maillot de bain, j’en suis complètement incapable. Je me retourne sur le côté, c’est tout ce que je peux faire, débrouillez-vous, Mesdames ! J’essaye de contrôler mes violents tremblements et, surprise, j’y parviens à peu près…

Un peu plus tard, assez vite dans mon souvenir, deux heures plus tard, selon Michèle, les tremblements prennent fin, et je cesse de baver. J’ai toujours mal au dos, mais je peux bientôt m’asseoir, pour tenter de me soulager. Ça ne me soulage pas, mais cela me permet de me rendre compte que je vais moins mal. L’infirmière le confirme, température et tension rejoignent des niveaux plus normaux. Bientôt, je peux quitter le dispensaire, presque sur mes jambes. Michèle, toujours aussi présente, toujours aussi bonne organisatrice, a tout prévu, un pyjama, des draps de papier contre le froid, et même un taxi, ou tout au moins, une sorte de ruine de taxi, mais où je peux m’allonger sur le siège arrière défoncé, mais pour moi tout seul, et avec un chauffeur géant, d’une grande gentillesse… et qui m’aidera à rejoindre le bateau, heureusement à quai. Malgré l’heure tardive, Michèle n’hésite pas à faire appel à nos voisins de bateau, Chantal et Patrick, qui autre coup de chance, ne sont pas seulement des amis, mais aussi… médecins tous les deux ! Quelques instants plus tard, Patrick est à bord ! Son examen, ses conseils, ses médicaments… tout cela nous a beaucoup aidés ! « Il faut que tu essayes de te calmer ! Facile à dire, bien sûr, mais de toute façon, tu en as pour quarante-huit heures. Et ton état général est parfait, tu vas tenir ! Et puis, si quoi que ce soit, tu m’envoies ta femme, je ne suis pas loin ! » Merci encore, Patrick !

Quatre jours, nous a-t-on prévenu au dispensaire. Deux jours selon Patrick, et aussi selon la pharmacienne de Portobelo, chez laquelle Michèle s’est rendue le lendemain. En fait, au bout de seize heures, la brûlure dans le dos aura complètement disparu, et je vais pouvoir dormir. Encore seize autres heures, et la douleur dans le bras sera également maîtrisée. Presqu’une demi-journée de gagnée.

Six jours ont passé ; nous avons abordé la nouvelle année d’une drôle de manière… moi dans une sorte de convalescence, Michèle cumulant tous les rôles : infirmière (compresses toutes les six heures, distribution de calmants…), mais aussi chef de bord, et surtout gardienne du meilleur moral de l’équipage… ! Un premier de l’an « Quand même »… ! Aujourd’hui, mon bras, qui avait triplé, a repris un volume normal, j’ai même remis mon alliance, et les marques sur le bras se réduisent peu à peu, devenant des tatouages plus ou moins mystérieux, indélébiles, d’après certains… Nous verrons bien. Ne reste plus qu’une immense fatigue, ce qui doit être seulement normal… Ce texte est le premier effort intellectuel que je sois capable de produire : encore n’est-il pas écrit, ni même dactylographié, je me contente de dicter, sans autre effort de composition. Quand à me lever, marcher… quelques pas, pas trop vite, pas trop longtemps…

C’est encore Patrick qui nous a renseignés : la bête dont je ne retrouvais pas le nom, c’est une physalie ; d’autres parlent de « galère portugaise », ce qui n’est gentil, ni pour les galères, ni pour les Portugaises.

Maintenant, quelques remarques plus générales : en effet, si j’ai choisi de raconter cette histoire, c’est moins pour me plaindre que pour faire partager mon expérience, et éviter à quelques-uns de se faire surprendre, si les dieux de la mer le veulent bien.

Les physalies, je ne vais pas vous les décrire, quelques clics sur vos tablettes vous en diront plus long que moi. Mais, je reste un peu surpris du faible niveau d’information diffusée par les pouvoirs publics de la plupart des pays concernant cet authentique fléau. Pour l’avoir vécue, j’affirme que l’épreuve est absolument redoutable, conduisant aux limites du supportable.

En principe, les physalies ne passent pas inaperçues, ce sont au contraire des animaux plutôt spectaculaires. Cependant, personne n’a vu celle qui m’a agressé. Et c’est un point qui me laisse très perplexe. Certes, le soir tombait, et nous étions à contre-jour. Est-ce suffisant pour expliquer que nous n’ayons rien vu ? Il est vrai aussi que nous étions sans méfiance (ce qui est une première erreur), que les eaux n’étaient pas précisément claires (seconde erreur), et que nous n’avons procédé à aucune inspection préalable (erreur déterminante). Cela dit, je m’interroge : n’avons-nous rien vu par ce que nous n’avons pas assez observé, ou parce qu’il s’agissait d’une physalie fatiguée, peut-être déjà morte (mais non moins dangereuse) et flottant entre deux eaux ?

Vivante ou pas, je confesse remercier ma tortionnaire de m’avoir choisi pour victime : y verra propos machiste qui voudra, mais je suis persuadé que pour ce genre d’épreuve, une constitution masculine est tout de même moins mal armée qu’une féminine, ou que celle d’un enfant ! Or ne l’oublions pas, Michèle nageait à côté de moi, et à moins de 20 m de nous, s’ébattaient de nombreux enfants.

Cela dit, nous avons mis quelque 40 minutes à rejoindre un dispensaire. Et je considère que les soins (la piqûre) ont été déterminants en ce qui me concerne. Or, une même rencontre aurait pu se produire, le bateau au mouillage, ou pire encore, dans ces chapelets d’îles où aucune aide médicale rapide n’est à espérer : tous les bateaux devraient être équipés (et avoir le droit d’être équipés) du matériel médical nécessaire ! S’il est certain qu’une intraveineuse n’est pas à la portée de tout un chacun, ce n’est pas le cas d’une intramusculaire, qui comme on l’a vu, suffit tout de même à sérieusement soulager.

Est-ce qu’une personne plus jeune, ou encore moins émotive aurait pu moins mal réagir ? Une question que bien sûr, je me suis également posée. Peut-être faudrait-il interroger les poissons qui sont les proies normales et habituelles du venin de la physalie.

Est-ce que nous avons envie de rejoindre les régions réputées pour une plus grande sécurité, au détriment de notre plus grande liberté ? Pour tout vous dire, pour nous, renoncer à la liberté, autant renoncer à la vie. Nous gardons le risque de la liberté, mais, soyez-en sûrs, nous choisirons désormais pour nous baigner les eaux les plus claires, que nous aurons pris le soin d’examiner avec attention…

Parce que, et c’est mon conseil pour finir : n’oublie jamais de prendre garde à la physalie… et à tout ce qui paye chacun de nos moments de liberté !

Et pour finir, une dernière fois, bonne année !

5 janvier 2018