Au pays des Kunas

Dans un précédent billet, j’ai essayé de montrer que l’on pouvait s’expatrier pour mille et une raisons, par exemple, vouloir échapper au moins en partie, au moins par épisode, à notre carcan administratif national, mais que ces petits bouts de liberté gagnée pouvaient être parfois à payer au prix le plus fort…

Avec en outre une mauvaise nouvelle : partout, dans tous les pays, la gangrène administrative est en progression, et si la France peine à imposer à l’Europe son « modèle économique », elle exporte partout, et avec un succès incontestable, son « modèle administratif » : cela vaut notamment, pour l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud.

Un exemple entre 100, nous avons inventé la TVA (taxe à la valeur amputée), mais le monde entier, quasiment, nous l’a copiée !

Je l’ai déjà dit, j’ai eu pour ambition de transformer mon permis de conduire français en un permis étranger, et cela avant que celui-ci ne se trouve confisqué dans mon propre pays. Eh bien, bonne nouvelle, j’y suis parvenu ! Mais quelle galère !

La galère commence en France : le pays étranger ne vous demande pas seulement copie de votre permis, il exige aussi un « relevé d’information restreint ». En principe un document que l’on est censé obtenir en 24 heures, en s’adressant à la préfecture de son domicile. Pour ce qui me concerne, les 24 heures ont duré… deux mois. Mais j’aurais mauvaise grâce à me plaindre, trois mois plus tard, donc cinq mois en tout, mon épouse, qui avait fait la même demande en même temps que moi, attend toujours… Difficile à comprendre, car si mon permis se trouve amputé d’un nombre indéterminé (pour moi en tout cas) de points, ma femme a sauvé tous les siens (semble-t-il tout au moins) !

Ce fameux relevé est délivré gratuitement. C’est d’ailleurs le seul « acte gratuit » de la procédure. Quand vous êtes en possession de ce document, vous avez terminé la partie franco-française de votre aventure, mais vous n’en avez pas terminé pour autant avec la mère patrie : il faut d’abord que l’ambassade française dans le pays concerné authentifie votre permis. Une démarche habituelle, puisqu’il y a même des jours et des heures prévues pour cela. Nous voilà donc à l’ambassade, reçu par un portier qui comprend plus ou moins le français, mais qui parvient tout de même à nous faire comprendre qu’il va nous confisquer nos téléphones portables. Ah bon ! Va donc pour l’abandon provisoire de nos téléphones portables. Nous sommes ensuite reçus par une dame qui parle un excellent français scolaire, et presque sans accent. En moins d’un quart d’heure, nos documents sont prêts, nous avons payé la somme demandée (exigée en monnaie strictement liquide), oui mais… notre charmante interlocutrice nous invite à aller nous promener (sic)… C’est que la dame consul, qui doit signer nos documents, n’est plus disponible ! L’ambassadeur est arrivé, et la dame travaille avec lui. J’ai envie d’expliquer que si je participe à la rémunération de la dame consul, je participe tout autant à celle de l’ambassadeur, et que par conséquent je ne vois pas pourquoi je devrais dépendre plus particulièrement des bonnes dispositions de ce monsieur. Mais je me rends compte que mon argumentation risque de ne pas être comprise, nous refusons d’aller nous promener, et décidons d’attendre. L’attente ne sera pas très longue, à peine deux petites heures… Ce qui nous a laissé le temps de nous rendre compte que l’ambassade regorge de personnes qui semblent tout aussi inoccupées les unes que les autres…

Étape suivante : il faut une traduction certifiée conforme de ce fameux relevé d’information restreinte ! Dix lignes, 20 mots au plus… Mais une traduction que seuls les experts agréés de l’Alliance française peuvent faire… Va donc à la chasse à l’Alliance française… Deux jours de délai et quarante dollars plus tard (presque deux euros le mot traduit !), à régler, toujours et exclusivement, en stricte monnaie liquide, allez comprendre pourquoi, l’affaire est réglée, on peut aborder la partie locale de la procédure… un document émis par un ministère des affaires étrangères, un timbre payé à une banque, un autre à une autre entité, dans un autre endroit, une visite médicale… nous voilà tout heureux aux portes de l’administration chargée de délivrer notre permis de conduire local… une secrétaire charmante (la particularité de tous les fonctionnaires locaux est d’être absolument gentils) compulse notre (épais) dossier, analyse les documents les uns après les autres, tout semble aller bien dans le meilleur de ce pays, quand soudain, patatras ! Nous n’avons pas le certificat attestant de mon groupe sanguin ! Mais si, mais si, pas de soucis, nous l’avons, il est dans le dossier ! Ah mais non, ça ne va pas, c’est un document français, qui atteste d’un examen fait en France ! Ici, il faut un document émanant d’un laboratoire tout autant local qu’agréé ! Et notre charmante interlocutrice de nous offrir avec grâce une liste de plus de cinquante laboratoires locaux et agréés… Lequel est le plus proche ? La charmante n’en a pas la moindre idée… Chasse donc au laboratoire agréé… nous finissons par trouver dans un hôpital américain, plutôt proche, un laboratoire américain, mais non moins agréé, qui veut bien se charger de la détection de mon groupe sanguin, pour quarante euros (là aussi en monnaie liquide), et en moins d’une heure… munis du précieux document, que nous ne prenons même pas le temps de relire, nous nous hâtons vers le lieu précédent… une autre secrétaire recommence pièce par pièce l’analyse du dossier, nous prend quelque monnaie (liquide) pour des « photocopies », et nous fait remarquer qu’on a bien fait de nous demander de refaire mon groupe sanguin : le résultat trouvé par le laboratoire local et agréé est à l’opposé de celui noté sur ma carte française ! J’étais A+, je suis désormais A- ! J’ai changé de groupe sanguin ! Et dire que si je n’avais pas décidé cette validation locale de mon permis de conduire, je serais allé jusqu’au terme de ma vie sans même me douter de cette incroyable particularité de ma petite personne ! C’est que j’ai depuis procédé à quelques recherches ! Tout d’abord, si les A+ sont des gens très répandus, tout au contraire, les A- ne représentent au plus que 5 % de la population mondiale ! Mais surtout, à ce qui se dit ou s’écrit, changer de groupe sanguin, c’est complètement interdit, partout, et dans tous les pays du monde ! Me voilà donc un cas non pas particulier, mais même exceptionnel ! Faut-il croire à une erreur du laboratoire français ? Ou du laboratoire américain ? Ou bien mon récent rendez-vous avec la mortelle physalie serait-il de nature à m’avoir, au sens propre, « fait tourner le sang » ? Peut-on trouver une explication médicale et scientifique à mon anomalie (définitive ou provisoire) ? J’attends, je l’avoue, avec plus ou moins d’impatience, les explications de mes amis médecins !

Mais revenons-en à l’épidémie administrative : vous l’aurez compris, on ne gagne vraiment rien, pour ce genre de procédure, à s’expatrier ! En matière de complexité, nous avons été copiés, et peut-être même dépassés !

Petit détail (presque) amusant, : la quasi-totalité de chacune des étapes de la procédure vous impose chacune son petit péage personnel, dont les montants individuels peuvent certes paraître plus ou moins modestes, mais qui additionnés, finissent par représenter un résultat non négligeable, compte non tenu de votre temps passé (un minimum de quatre jours ouvrables à « temps plein ») et de vos frais de déplacement. Avec ce point commun à toutes les étapes et aux deux administrations : la totalité, je dis bien la totalité, des sommes ainsi rackettées (y compris celle que vous réglez à un organisme bancaire) sont toutes strictement exigées en… monnaie ! L’argent liquide viendra-t-il à disparaître, comme certains l’annoncent, tantôt le souhaitant, tantôt le redoutant ? Mon petit doigt me dit qu’il en serait de cette disparition comme de celle des (soi-disant) « paradis fiscaux » : les premiers marris de ces « disparitions » seraient leurs auteurs, c’est à dire les États eux-mêmes ! Maintenant, ce que j’en dis…

Bon, revenez-vous, mais après tout cela, pourquoi partir ?

Dans le pays dont je vous parle, plus vous allez vers l’est, moins il y a de routes ; c’est est au point qu’à partir d’un certain moment, il n’y a plus de route du tout, et cela sur plusieurs centaines de kilomètres ! Pas de route, pas de chemin carrossable… quant à marcher à pied, c’est à réserver aux spécialistes. Et moins il y a de routes, moins il y a d’administration. Le plus simple pour s’y rendre est donc la mer. Avec cette chance improbable, la présence de plus trois cents îles, avec une petite centaine de mouillages possibles et une petite cinquantaine d’îles habitées, mais exclusivement par des Indiens.

Pas de policiers, pas de gendarmes, et donc pas de voleurs. Mais une région à éviter comme la peste pour les inconditionnels de sécurité sociale. Quelques indications de rencontres possibles : outre les physalies, dont je ne dirai plus rien, quelques autres poissons et autres animaux maritimes plus ou moins venimeux, requins, crocodiles (même à plusieurs kilomètres des côtes), et sur la côte, heureusement presque partout inaccessible, serpents, jaguars, pumas et tous autres moustiques… Tout cela sans le moindre espoir de pompiers, d’un quelconque Samu… Tu ne peux plus compter que sur Dieu et sur ta chance…

Pas pour les inconditionnels de la Sécu, encore moins pour les data-dépendants ! Ici les connexions sont en générales inexistantes, ou alors si lentes qu’elles sont en pratique inutilisables.

Pendant que je vous parle, une pirogue pirogue vers le bateau. Elle accoste. À son bord trois Indiens, aussi polis que fermes. L’un d’entre eux tient un carnet à souches, tout ce qu’il y a de plus administratif. L’impuesto, la pirogue vient pour recouvrir l’impuesto. Serait-il possible que le cauchemar administratif nous poursuive jusque dans ces régions reculées ? Oui, c’est possible. Mieux, il ne nous y a pas suivi, il nous a précédés.

De tout temps, dans cette région d’Amérique centrale, l’Indien qui quittait sa communauté, ici son île, devait d’abord obtenir une autorisation du Sahila, le chef de la communauté. Puis payer à ce dernier une somme correspondant au travail qu’il ne fournirait à la communauté pendant son absence. Et l’impuesto, c’est ce qu’il devait payer pour pénétrer sur le territoire de la communauté où il voulait se rendre. Aujourd’hui, les instituteurs qui enseignent dans les îles, ou les techniciens qui viennent réparer le générateur, continuent de d’abord régler l’impuesto. Et cela vaut donc, tout naturellement pour les bateaux de passage.

L’impuesto n’existe pas partout, et son montant n’est pas partout le même. C’est le Sahila de l’île qui décide. Depuis toujours.

Le hasard veut que sur le rayon numérique de ma tablette informatique voisinent deux ouvrages, que plus de quarante ans séparent cependant : la « Société contre l’État » de Pierre Clastres (1974), et « l’État contre la Société », d’Olivier Babeau (2017). Pour être honnête, en ce qui concerne Olivier Babeau, il s’agit du sous-titre, le vrai titre de livre étant « L’horreur politique ». Il n’empêche, les deux livres côte à côte font un très bel effet.

Le sous-titre d’Olivier Babeau est-il un quelconque clin d’œil à l’immense penseur que fut Pierre Clastres ? Je n’ai rien trouvé dans l’ouvrage qui l’indique clairement.

Le livre de Babeau, un ouvrage également majeur à mon avis, démontre de manière admirable, par l’énoncé de neuf lois incontournables, comment le pouvoir porte en soi-même, et de manière inéluctable, son intrinsèque perversion, perversion portée à son paroxysme dans la France d’aujourd’hui.

Quand je dis que le livre de Babeau est un ouvrage majeur, je veux en réalité parler des quatre-vingts premiers pour cent de l’ouvrage. Les vingt pour cent restants prétendant proposer des solutions et des remèdes, que les premiers quatre-vingts pour cent ont démontrés impossibles à mettre en place, ils sont tout à fait inutiles et superflus. Si Monsieur Babeau, que j’admire beaucoup, me demande mon avis pour une future prochaine édition, je lui proposerai de les retirer.

C’est d’ailleurs une manie de bon nombre d’ouvrages modernes : trouver nécessaire de finir par des recommandations dont tout le reste de leur livre a établi que ces recommandations n’étaient pas applicables.

Pierre Clastres de son côté a tenté de montrer comment les sociétés indiennes (du moins celles que stupidement on qualifie de « primitives », c’est-à-dire celles qui ont échappé aux pouvoirs totalitaires incas, mayas, aztèques) ont érigé une sorte de pouvoir non coercitif, non par hasard, mais avec une volonté consciente et déterminée de ne pas donner prise à la constitution d’un pouvoir coercitif, du pouvoir coercitif d’un État. (L’État, qui revendique par nature le monopole de la violence, est par nature coercitif.)

La société contre l’État, l’État contre la société, les deux versants d’une réalité incontournable : l’incompatibilité d’une société, à tout le moins d’une société de liberté individuelle et d’un État au pouvoir coercitif.

On me dira que ce n’est pas l’État qui est en soi coercitif, mais le fait social par lui-même, comme tenterait de le démontrer l’impuesto de la pirogue qui vient de nous accoster, mais ce serait une formidable erreur de perspective. L’impuesto est en réalité un choix volontaire de ma part : si je ne veux pas le payer, il me suffit d’éviter les îles dirigées par des Sahilas qui en exigent le règlement et c’est d’ailleurs ce que choisissent de faire la plupart des bateaux qui croisent par ici. Ce qui conduit à un équilibre parfait : les communautés qui ne souhaitent pas être visitées maintiennent un impuesto, qui écarte de fait la plupart des visiteurs potentiels. Personne ne se retrouve contraint de payer un impuesto contre son gré.

Nous sommes aujourd’hui rendus à un tournant décisif. Jusqu’à une époque récente, il était possible à la plupart des citoyens de la plupart des États d’échapper à la coercition de leur État en le quittant, pour se rendre dans un État moins coercitif, ou mieux, dans un endroit du monde échappant peu ou prou au pouvoir coercitif de quelque État que ce soit. Mais les zones échappant à tout pouvoir coercitif sont en train de disparaître définitivement ; par exemple, il est possible que d’ici moins de vingt ans, il n’y ait plus aucune population primitive nulle part au monde. Bientôt, les humains épris de liberté ne pourront plus fuir nulle part, et c’est exactement ce que tentent d’organiser aujourd’hui les États, avec des techniques comme l’échange automatique des données, les moyens colossaux pour épier et espionner leurs ressortissants partout et en tout lieu…

Les États se réjouissent de ce totalitarisme mondial qu’ils sont en train de mettre en place ; il n’est pas sûr que ce soit à bon escient, pourtant. L’animal sauvage, tant qu’il peut fuir, choisit le plus souvent la fuite. Ce n’est que lorsqu’il est acculé qu’il se résout au combat. Mais c’est aussi à ce moment qu’il devient extrêmement dangereux.

Certains penseurs « étatistes » sont plus ou moins conscients de ce problème et du fait que les individus vont supporter de moins en moins les pouvoirs coercitifs verticaux des États modernes. C’est le cas de Jeremy Rifkin. Dans son ouvrage, « la Troisième révolution industrielle », l’auteur se rend compte que beaucoup d’individus ne supporteront plus demain la coercition verticale étatique qui est la règle aujourd’hui ; il revendique la mise en place de ce qu’il appelle jusqu’à plus soif, la « troisième révolution industrielle ». De quoi s’agit-il ? Selon lui, le rôle majeur joué par le pétrole à ce jour pour la production énergétique est source de tous les malheurs imaginables, à commencer par le réchauffement de la planète, qu’il considère comme un fait non discutable. Naturellement, il déteste à peu près autant l’énergie nucléaire que le pétrole. Reste les énergies « vertes » ou « propres », comme vous voudrez, mais que ne seraient plus produites par de seuls grands monopoles, mais par une démultiplication des sites de production, pouvant aller jusqu’aux maisons individuelles, toutes recouvertes de panneaux solaires et d’éoliennes… Ne discutons pas la faisabilité d’un tel projet, mais l’idée qu’il en tire que dans un tel univers, les centres de pouvoir seraient beaucoup décentralisés, ou mieux encore, qu’on passerait d’un pouvoir hiérarchique à un « pouvoir latéral », beaucoup plus facilement supportable.

Je note au moins deux points qui fragilisent considérablement les démonstrations de Rifkin. Le premier est celui-ci. L’auteur est un étatiste, nous l’avons dit. Et il le dit, il le répète, sa troisième révolution ne saurait en aucun cas être le fait des individus et de leurs initiatives, mais exclusivement une décision et une mise en œuvre des États. On voit bien que c’est ici que le bât blesse : l’idée que les hommes des États œuvrent volontairement pour une réduction de leurs pouvoirs est parfaitement invraisemblable.

Le second aspect est lié au pétrole, qui a tous les défauts que nous avons dits, et qu’il est d’autant plus urgent de ne plus utiliser, qu’il est voie de disparition : mais Monsieur Rifkin, si le pétrole est appelé à disparaître, ou tout au moins à atteindre à très courts termes des prix astronomiques et donc dissuasifs, il n’y a plus à s’inquiéter de quelque réchauffement que ce soit, puisque, toujours selon vous c’est lui qui en est la cause, et qu’on va donc, de gré ou de force, cesser de l’utiliser ! Et donc toutes les mesures prises pour « lutter contre le réchauffement » sont en fait dépenses inutiles…

Toutes ces réflexions faites, finalement, nous décidons, librement, de payer l’impuesto…

Au pays des Kunas, février 2018

PS : pour compléter les informations concernant la physalie de mon billet précédent, relais de ces conseils d’un ami médecin : « En cas de piqûre commencer par une injection SOUS CUTANÉE d’Adrénaline. C’est un puissant vasoconstricteur.
Il en existe des seringues prêtes à l’emploi en pharmacies
Et aussi faire une injection intramusculaire de Solumédrol ou Soludécadron, des dérivés de Cortisone. »

 

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