Les trois fléaux de l’apprentissage !

Certains thèmes, on le sait, viennent de manière plus ou moins exaspérante ponctuer l’actualité, quand cette dernière se retrouve en panne de sujets plus intéressants, ou quand par une incise quelconque, elle se rapproche tant soit peu de tel d’entre eux.

À placer dans cette catégorie, le nombre de chiens et de chats en France (toujours « ahurissant »), mais aussi la vitesse sur la route (naturellement « excessive »), la formation professionnelle (toujours « catastrophique »), ou encore l’apprentissage (toujours « insuffisant, surtout si l’on compare avec l’Allemagne »…)

L’apprentissage, justement, parlons-en, puisque précisément c’est aussi, nous apprend-on, un sujet de réformes ou de projets de réformes en cours.

Objectif, nous dit-on : augmenter le nombre des apprentis !

J’ai pour principe de ne jamais parler que de ce que je connais, d’une part, et d’autre part de ne parler que si je crois avoir quelque chose à dire qui n’est pas dit ailleurs.

Ce que je connais sur le sujet : j’ai créé et dirigé un centre de formation d’apprentis, puis, de manière raisonnée et lucide, j’y ai renoncé. Est-ce suffisant pour prétendre à une certaine expertise ? À vous de voir. Si vous pensez que oui, ou seulement oui peut-être, je veux bien vous confier que oui, l’apprentissage, ça ne marche pas vraiment, et que non, les mesures suggérées, fussent-elles macronisées, restent du domaine du bricolage administratif.

Je suis tout à fait conscient que je vais, une fois de plus, contrarier, voire fâcher nombre de mes amis, qui pensent, sinon que « tout est bon dans le macron », du moins qu’« avec Macron, au moins ça va dans le bon sens ».

Bon, évitons les sujets qui fâchent, l’invasion migratoire, le poids écrasant d’un état ventripotent et sa cohorte insupportable de hauts fonctionnaires princiers, la connivence érigée en système habituel de fonctionnement… à quoi bon ergoter, qu’on soit pour ou qu’on soit contre, le pouvoir actuel n’a pas de contre-pouvoir, aucune opposition ne peut ni ne pourra rien contre lui avant longtemps. Alors mon avis et d’ailleurs le vôtre…

Oublions cela et restons-en à notre propos du jour : l’apprentissage, dont j’entends démontrer ici qu’aucune des mesures annoncées n’aura d’effet réellement pertinent, car aucune ne s’attaque à ce qui constitue ses trois handicaps fondamentaux, on pourrait dire intrinsèques.

Trois handicaps ? Voyons cela.

Le premier, c’est la situation fondamentalement monopolistique des centres de formation d’apprentis : sur son territoire, sur son public sur ce territoire, un centre de formation d’apprentis n’est menacé par aucune concurrence. Cela ne veut pas dire que sa situation ne puisse être plus ou moins difficile. Mais cette situation n’est qu’à la marge le résultat de ses performances. En principe, l’organisation est faite en sorte que les centres de formation d’apprentis ne se fassent pas concurrence entre eux, et il n’existe pas réellement d’autre voie concurrente.

Il y a bien eu le « contrat de professionnalisation », un système plus libre, moins contraint, moins rigide. Une piste alternative qui a rencontré très vite un tel succès, notamment au niveau de l’insertion professionnelle que les partenaires sociaux se sont empressés de l’assassiner : désormais, le contrat de professionnalisation souffre de telles mesures de distorsion de concurrence par rapport à l’apprentissage qu’il ne peut plus guère exister qu’à la marge, et de préférence pour les très hauts niveaux de qualification (ce qui n’est pourtant pas réellement le problème !)..

Le second handicap porte un nom barbare : « SAIA » ! Non ce n’est pas une maladie (quoique), mais une administration : « Service académique de l’Inspection de l’Apprentissage ». Autrement dit, l’Éducation Nationale. À laquelle tous les centres de formation d’apprentis sont strictement soumis. Et ce qui ne marche ni dans les écoles primaires, ni dans les collèges ou lycées n’a aucune raison de fonctionner mieux dans les centres de formation d’apprentis, égalité pour tous oblige.

Avec dans le cas du SAIA une caractéristique spécifique, dont personne ne vous parlera, mais moi, je le fais : si beaucoup de hauts fonctionnaires de cette administration sont des hommes à l’intelligence brillante et au commerce agréable, ce qui souvent n’est pas réellement le cas des fonctionnaires de terrain, mais peu importe : les uns et les autres, d’un bout à l’autre de leur hiérarchie, tous, absolument tous, sont strictement formatés selon un logiciel marxiste de la plus stricte obédience. Et pour ces marxistes de conviction, un apprentissage professionnel est d’abord un apprentissage politique marxiste. Si vous ajoutez au lait nourricier marxiste un « pédagogisme » quasi structurel… est-il besoin d’en dire plus ?

Non. Car la réalité est que ces deux premiers handicaps ne sont rien, je dis bien rien, en regard de celui que je vais énoncer maintenant, et que pour simplifier je vais appeler notre « structure sociale nationale ».

Bien sûr, chaque fois qu’un journaliste vient bêler sur un nombre insuffisant de candidats à l’apprentissage, et le fait que non, dans notre pays le travail manuel n’est pas assez considéré, il oublie complètement (ou il ne connaît pas) le principal handicap de cette filière : ses perspectives ! Ou plutôt sa désespérante absence de perspectives !

L’apprentissage prépare à des métiers, c’est vrai, c’est sa vocation. Et qu’il le fasse bien ou mal n’est finalement pas la question. La question, la vraie, est celle des perspectives sociales de ces métiers dans notre pays !

Dans les lotissements des banlieues de Sydney, de Melbourne, de Perth, les villas qui rivalisent d’élégance, sont indifféremment habitées par des médecins, des notaires, des infirmiers, des plombiers ou des électriciens, des charpentiers ou des maçons, qui tous conduisent des voitures qui se ressemblent. Et, dans une moindre mesure, on peut constater la même chose aux États-Unis ou dans nombre de pays du nord de l’Europe.

Il n’en va pas du tout de même chez nous. Le moins que l’on puisse dire est que l’apprentissage mène à des métiers à « rémunération limitée ». Bien sûr, il y a toujours la possibilité de « se mettre à son compte ». Mais les candidats apprentis ne sont pas myopes, ils voient bien quel sort notre société réserve à nos artisans, avec des charges et obligations diverses, toujours en croissance, des réglementations toujours plus contraignantes, le tout assorti de rémunérations toujours plus incertaines. Les faits sont là : nombreux sont les artisans incapables d’assumer ne serait-ce qu’un seul salaire de compagnon, ce dernier fût-il un membre de leur famille.

Je parle de ce que je connais : par exemple, avec sept prestations toilettages journalières, un artisan toiletteur aux États-Unis gagne très bien sa vie (certains d’entre eux ont même des salariés… vétérinaires !) ; en Belgique, ce même professionnel vit très correctement ; en Fance, sept toilettages quotidiens, cela peut ne pas suffire à payer les charges et autres taxes… Au Panama, je peux vous donner, si vous le voulez, des adresses de pizzerias qui font le bonheur et l’aisance de leurs propriétaires, pizzerias qui ne sont pourtant ouvertes que… trois jours par semaine !

Parmi les fumisteries à la mode, il y a la légende des « travailleurs pauvres » dans les pays que je viens de citer. Mais la vérité peut ne pas plaire, mais c’est celle-ci : comme la paille et la poutre, les travailleurs pauvres, c’est d’abord et prioritairement… chez nous !

Plus de candidats pour les métiers de l’apprentissage ? Un seul « vrai » moyen, restructurer notre société ! Le reste, balivernes et bavardages ! Moins de taxes, moins de règlements, moins de contrôles, moins de prélèvements obligatoires, moins de terreur fiscale… c’est à dire, bien sûr, moins d’argent pour nos oligarques, nos politiques, nos fonctionnaires et leurs complices de toutes les connivences, moins d’argent aussi pour leurs alibis divers, que ceux-ci s’appellent redistribution, aides à ceci ou cela…

On pourrait par exemple se fixer comme objectif de ramener ce que ce petit monde coûte aux vrais producteurs de richesses (les entreprises privées) à un pourcentage qui se rapproche de ce qui se fait dans nombre de pays évoqués ci-avant… je ne sais pas, mais j’ai comme l’impression que cette idée ne va pas rencontrer l’assentiment de ceux que je propose d’appauvrir… et comme ce sont les mêmes que ceux qui décident…

Vendée, 7 mai 2018